«C’est au Québec que les directives ont été le plus suivies et il y a un lien à faire avec l’émission de 13h. Les gens me voyaient un peu comme le père de famille», analyse François Legault.
 «C’est au Québec que les directives ont été le plus suivies et il y a un lien à faire avec l’émission de 13h. Les gens me voyaient un peu comme le père de famille», analyse François Legault.

François Legault: orchestrer le chaos

«La nuit, je me levais pour prendre des notes et j’arrivais à la réunion du matin avec deux pages de questions. Je leur ai fait construire beaucoup de tableaux qui n’existaient pas. Je disais : “On va prendre les CHSLD un par un. Combien de cas? Combien de décès? Classez-moi ça, vert, jaune, rouge.”»

François Legault est visuel. Le comptable de formation a toujours aimé comprendre ou expliquer à l’aide de tableaux, de graphiques, de schémas. Illustrer les chiffres.

Le long pupitre où il travaille chaque jour était rempli de dossiers, quand le premier ministre a reçu Le Soleil dans son bureau de la colline parlementaire à Québec, cette semaine. L’hôte a pris la peine de tasser une pile pour être en mesure de bien voir ses interlocuteurs, en face de lui, le temps de l’entrevue.

Le meuble en bois blond derrière lequel il s’assoit est un cadeau de fête offert par l’Union nationale à Maurice Duplessis, en 1958. Dix-sept premiers ministres s’y sont installés avant M. Legault. Aucun autre n’a eu à gérer une pandémie qui a fauché la vie à plus de 5000 Québécois.

Samedi, cela fait 100 jours que le Québec vit sous l’état d’urgence sanitaire déclarée par le gouvernement Legault pour combattre le virus de la COVID-19.

M. Legault revient sur ses fameux points de presse menés chaque début d’après-midi depuis le 12 mars, flanqué du directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, et de la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. 

«Ç’a été improvisé», assure-t-il. «On ne s’est pas dit : “On va faire ça à 13h!” On a commencé à faire ça à 13h la première journée et on a continué les journées suivantes.»

Routine qui a maintenant pris fin de façon non officielle, «à moins qu’il arrive quelque chose de spécial», précise-t-il.

Faire peur au monde

Cette apparition quotidienne d’une heure à l’écran, souvent plus regardée que District 31 ou La Voix, nécessitait des heures de préparation pour aboutir à une courte adresse sentie à la nation avant de répondre aux questions des journalistes. Celui qui a été ministre de la Santé il y a 17 ans, pendant 15 mois, a surtout eu besoin d’approfondir ses connaissances en santé publique.

«Une part du succès [du confinement], c’est parce que les gens écoutaient à 13h et ont suivi les consignes. C’est au Québec que les directives ont été le plus suivies et il y a un lien à faire avec l’émission de 13h. Les gens me voyaient un peu comme le père de famille», analyse M. Legault.

Arme qu’il a plus tard réalisé être à double tranchant, au moment du déconfinement. 

«Les Québécois avaient déjà peur. On a peut-être trop bien réussi notre opération de 13h», réfléchit tout haut le premier ministre.

Mais il a encore sur le cœur les commentaires de certains qui ramaient à contresens, de son point de vue. Comme la députée de l’opposition péquiste Véronique Hivon au moment de rouvrir les écoles, début mai.

«Véronique Hivon est sortie pour dire : “Ça n’a pas de bon sens qu’on pense rouvrir les écoles et mettre à risque nos enfants!”» rappelle-t-il, appuyant sur le mot enfants pour en accentuer la gravité.

«Comme si on les retournait à la guerre, presque... Mais il faut expliquer l’envers de la médaille! Que si un enfant ne retourne pas à l’école avant septembre et qu’il a des difficultés d’apprentissage, ne pas aller à l’école pendant six mois, c’est très grave pour cet enfant-là! Et je savais par la Santé publique que les risques pour les jeunes étaient très limités. Mais faire peur au monde, c’est facile.»

En plus des critiques de l’opposition, les doutes fusaient dans ses propres rangs. «Des gens en communications me disaient aussi : “Si jamais la réouverture des écoles primaires en régions ne va pas bien, votre vie politique est finie, M. Legault! Pensez-y deux fois!” Mais il faut penser au bien des enfants aussi. Et ç’a bien été», se félicite-t-il aujourd’hui.

Il manquait d’information

Comme un écho de lui-même. «Ça va bien aller!» Le Québec a entendu son premier ministre répéter le slogan à compter du 24 mars. «Ç’a bien été, sauf dans les CHSLD», admet-il maintenant avec humilité.

«Je pense qu’on a été transparents», affirme-t-il, avec un peu de recul. «Des gens ont essayé à un moment donné de dire qu’on ne l’était pas, mais c’est tout simplement parce que je n’avais pas les informations, moi le premier! Parce qu’on a un système d’information qui est archaïque à la Santé, en fait dans beaucoup de ministères au gouvernement du Québec», déplore-t-il. On pense entre autres aux déclarations de décès par fax.


« Une part du succès [du confinement], c’est parce que les gens écoutaient à 13h et ont suivi les consignes. C’est au Québec que les directives ont été le plus suivies et il y a un lien à faire avec l’émission de 13h. Les gens me voyaient un peu comme le père de famille »
François Legault, premier ministre du Québec

Le «cauchemar» de M. Legault a été de voir des résidents de centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) carrément abandonnés. Du manque de 10 000 travailleurs de la santé qui prévalait déjà avant la crise, la pénurie a dépassé au plus fort de l’épidémie 20 000 employés, en majorité des préposés aux bénéficiaires.

«Il y a eu des cas pathétiques... Des gens qui ont manqué de nourriture ou qui n’ont pas eu à boire pendant des heures, des jours… En 2020, au Québec, une société moderne, responsable…» laisse-t-il tomber, songeant sans doute que sa propre mère, Pauline, 91 ans, aurait pu subir le même sort si elle était placée.

Passer l’été à prier

Ce qui lui fait accueillir les enquêtes distinctes déclenchées par la protectrice du citoyen et la coroner en chef avec sérénité. Mais «on veut faire quelque chose de plus. Pour voir comme il faut ce qui est arrivé et ce qu’on aurait pu améliorer».

Parce que M. Legault se dit «convaincu qu’on sera meilleurs» pour se défendre contre la deuxième vague de contagion. Mais il «prie pour que ça n’arrive pas avant le 15 septembre», ajoute-t-il, comptant beaucoup sur les quelque 10 000 nouveaux préposés en CHSLD dont la formation accélérée payée vient de commencer.


« Des gens en communications me disaient aussi : “Si jamais la réouverture des écoles primaires en régions ne va pas bien, votre vie politique est finie, M. Legault! Pensez-y deux fois!” Mais il faut penser au bien des enfants aussi. Et ç’a bien été »
François Legault, premier ministre du Québec

D’ici là, 8000 volontaires recrutés par l’entremise du site gouvernemental JeContribue sont à l’ouvrage, ainsi que les 270 derniers soldats toujours en poste dans les CHSLD, mais sur le point de plier bagage.

François Legault et son gouvernement espèrent bénéficier d’un été de répit pour toutes ces raisons.

Mais aussi pour avoir le temps de rendre un hommage aux Québécoises et Québécois décédés de la COVID-19. Cérémonie spéciale? Funérailles nationales? Monument commémoratif? La formule reste à préciser, le moment aussi. «Bientôt», se contente de promettre le premier ministre.

François Legault assure que le gouvernement de la CAQ maintiendra ses engagements les plus importants.

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RETROUVER LE RYTHME AVANT LES ÉLECTIONS

François Legault ne lâche pas le morceau. Malgré la crise de la COVID-19, il promet de respecter tous ses principaux engagements d’ici la fin de son premier mandat, dans un peu plus de deux ans. Et dans la foulée, il fera adopter «l’équivalent d’un projet de loi 61» conçu pour accélérer la construction et la rénovation des infrastructures.

«On maintient nos engagements les plus importants. Les maternelles quatre ans, on va poursuivre. Les maisons des aînés, on va accélérer, on va le faire. Baisser la taxe scolaire, c’est fait plus tôt que prévu. Augmenter le financement des soins à domicile, c’est fait. Environnement, même si ce n’était pas un engagement, on fait des projets de tramway, ça avance. En culture, on a fait des augmentations de budget historiques», a énuméré le chef du gouvernement québécois au Soleil, lors d’un bilan de fin de session pas comme les autres.

«Le défi, c’est beaucoup en économie, poursuit-il. Je me fixe d’ici 2022 [année des élections] qu’on soit revenu au beau problème qu’on avait avant la pandémie de manquer de main-d’œuvre. Ce qui met de la pression pour augmenter les salaires et réduire notre écart de salaires avec l’Ontario. Ça reste mon objectif.»

Sortir de la polarisation

On croirait qu’un projet de loi comme celui sur la réforme du mode de scrutin, déposé le 25 septembre 2019, pourrait passer à la trappe. Le vote proportionnel n’a pas tendance à donner les coudées franches aux gouvernements, tandis que la majorité forte de la Coalition avenir Québec lui a permis de mener le bateau du Québec quasiment à sa guise dans la tempête des derniers mois.

«Ce serait cynique de penser comme ça. On le voit ailleurs, surtout aux États-Unis, qu’il faut sortir de cette polarisation. Les citoyens souhaitent qu’on travaille ensemble et de changer le mode de scrutin va dans la direction de travailler ensemble», affirme pourtant M. Legault, alors que le nouveau mécanisme de vote n’entrerait en fonction qu’en 2026.

Mais malgré une collaboration accrue durant la crise, la partisanerie n’a pas disparu de l’Assemblée nationale.

«De toute évidence, dans le projet de loi 61, on n’a pas travaillé ensemble. Les oppositions n’ont même pas voulu adopter le principe du projet de loi!» fustige encore le premier ministre, à propos de son projet de loi pour relancer l’économie en accélérant la construction et la rénovation d’infrastructures.

Amorcée par l’adoption sous bâillon du projet de loi 40 sur la gouvernance scolaire, la session parlementaire interrompue plusieurs semaines s’est conclue dans le cul-de-sac du projet de loi 61.

«On a peut-être essayé de ratisser large avec le projet de loi 61, mais on va revenir mieux préparés à l’automne. On va être obligés de passer l’équivalent d’un projet de loi 61», résume-t-il, mettant une part du blâme sur le député libéral Gaétan Barrette «d’avoir beaucoup joué le rôle de leader pour coaliser les trois partis d’opposition contre le projet de loi 61». Olivier Bossé

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TRUDEAU PARLE, FREELAND AGIT

Pendant que Justin Trudeau parle, son bras droit, la vice-première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales du Canada, Chrystia Freeland, agit. C’est l’impression que garde François Legault des réunions téléphoniques tenues tous les jeudis depuis le début de la crise de la COVID-19 entre le premier ministre canadien et ceux des provinces. «Elle est très opérationnelle. Il nous manquait des blouses? Des gants? “Est-ce que je vais les avoir cette semaine?” “Qu’est-ce qu’on fait?” Elle donne des réponses», explique M. Legault, sur l’utilité de ces appels.

Pas question toutefois pour lui de poursuivre ces rendez-vous hebdomadaires au-delà de la crise. «L’éducation, la santé, ça relève des provinces. On avait une crise de santé, alors techniquement, le fédéral ne peut pas commencer à dire comment on va gérer les CHSLD. Côté économie, il y a eu la PCU, les programmes d’aide pour les loyers, tout ça… Il écoutait nos propositions, mais ne les retenait pas», résume-t-il, doutant de plus qu’autant de gens de la Croix-Rouge viennent remplacer les 1000 soldats plus tôt déployés dans les CHSLD. Olivier Bossé