Justin Trudeau témoigne devant le comité des finances au sujet de l'affaire UNIS.
Justin Trudeau témoigne devant le comité des finances au sujet de l'affaire UNIS.

Affaire UNIS: pas de traitement de faveur, selon Justin Trudeau [VIDÉO]

OTTAWA — «L'organisme UNIS n'a pas reçu de traitement de faveur, ni de moi, ni de qui que ce soit d'autre», a martelé le premier ministre Justin Trudeau lors d'une rare comparution devant un comité de la Chambre des communes, jeudi après-midi. 

Pendant une heure et demie, M. Trudeau a été questionné sur les événements qui ont amené son cabinet libéral à demander à l'organisation UNIS de superviser un programme de 912 millions $ visant à accorder des bourses aux étudiants et aux diplômés faisant du bénévolat.

Dans ses remarques d'introduction, le premier ministre a dit qu'il a appris pour la première fois que l'organisation UNIS allait administrer un programme de bénévolat étudiant le 8 mai, quelques heures avant une rencontre de son conseil des ministres où ils devaient en discuter.

Jusque-là, il s'attendait à ce que Service jeunesse Canada gère ledit programme.

«Lorsque j'ai appris qu'on nous recommandait UNIS, j'avais des questions. Je voulais être certain que la proposition de faire appel à UNIS pour mettre en oeuvre le programme avait été examinée de près», a fait valoir le premier ministre.

«Je voulais m'assurer qu'on avait mis tous les points sur les 'i' et les barres sur les 't' en raison des connexions avec ma famille», a-t-il ajouté.

M. Trudeau dit que la fonction publique lui est revenue le 21 mai pour réaffirmer sa décision qu'UNIS était la seule organisation qui pouvait administrer le programme de bénévolat étudiant. Le conseil des ministres a approuvé la décision le lendemain, soit le 22 mai.

M. Trudeau a dit que le choix était entre aller de l'avant avec le programme, avec l'aide d'UNIS, ou ne pas aller de l'avant avec le programme du tout.

Il s'est une fois de plus excusé de ne pas s'être récusé des discussions au cabinet.

«Je sais que les apparences peuvent nuire à un bon programme. Et bien sûr, c'est exactement ce qui est arrivé ici et c'est vraiment dommage surtout parce que c'est un programme qui aurait pu être très important pour les étudiants et pour nos communautés», a-t-il déploré.


« Je sais que les apparences peuvent nuire à un bon programme. Et bien sûr, c'est exactement ce qui est arrivé ici et c'est vraiment dommage surtout parce que c'est un programme qui aurait pu être très important pour les étudiants et pour nos communautés »
Justin Trudeau

Il a aussi été martelé de questions sur son éthique.

Le député conservateur Pierre Poilievre lui a rappelé qu'il avait déjà été blâmé à deux reprises par le commissaire à l'éthique - la première fois pour son voyage payé par l'Aga Khan et la deuxième fois pour l'affaire SNC-Lavalin.

«Qu'est-ce qui arrive quand vous avez trois prises?» a demandé le député Poilievre.

Pas au courant des voyages

M. Trudeau a dit qu'il n'était pas «particulièrement» au courant que son ministre des Finances, Bill Morneau, avait bénéficié d'un voyage humanitaire partiellement payé par UNIS il y a trois ans.

«Ça ne me surprend pas parce que je sais à quel point M. Morneau est impliqué dans bien des causes, y compris des causes pour la jeunesse. Mais non, je ne savais pas qu'il avait pris précisément un voyage avec WE (UNIS)», a-t-il dit.

Lors de sa comparution, la semaine dernière, M. Morneau a révélé qu'il avait fait un chèque de plus de 41 000 $ à UNIS pour rembourser certaines dépenses pour un voyage auquel il avait participé et un autre auquel son épouse et une de ses filles avaient pris part en 2017.

Le commissaire fédéral à l'éthique a par la suite décidé d'élargir son enquête sur les liens entre le ministre Morneau et UNIS. Il en menait déjà une sur le premier ministre et une autre sur M. Morneau pour une possible violation de la Loi sur les conflits d'intérêts.

M. Trudeau a également dit qu'il n'était pas au courant des sommes qui avaient été versées à sa mère, son frère et à son épouse par UNIS pour des apparitions publiques. Il n'a pas non plus été en mesure de préciser ces sommes lorsqu'il a été pressé de questions par l'opposition.

Les cofondateurs Craig et Marc Kielburg présentent Justin Trudeau et Sophie Grégoire dans une soirée, en 2015.

UNIS avait déjà confirmé que la mère de M. Trudeau, Margaret Trudeau, a été payée environ 250 000 $ pour environ 28 événements liés à UNIS entre 2016 et 2020, et son frère Alexandre a été payé 32 000 $ pour huit événements.

Les frères Kielburger ont témoigné mardi que l'épouse de M. Trudeau, Sophie Grégoire Trudeau, a participé à sept journées UNIS et a reçu en moyenne 3618 $ pour chaque événement pour couvrir ses dépenses. Cela revient à une somme totale de 25 326 $.

M. Trudeau savait qu'UNIS avait défrayé les frais pour le plus récent voyage de son épouse avec UNIS à Londres, au mois de mars, mais qu'elle n'avait pas été payée pour le faire. Il a aussi précisé que le commissaire à l'éthique avait approuvé ce voyage.

Malgré tous ces liens, M. Trudeau s'est défendu d'être en conflit d'intérêts.

«Je n'étais pas en situation de conflit d'intérêts et je ne suis pas en situation de conflit d'intérêts», a-t-il dit, ajoutant qu'il s'était excusé pour la «perception» de conflit d'intérêts en raison de ses liens familiaux qui ont pu susciter toute cette controverse avec UNIS.

Promesse de «faire mieux»

Sa cheffe de cabinet, Katie Telford, qui a pris la parole après lui, a pris une partie du blâme. Elle a dit que son équipe aurait pu ajouter des mécanismes de surveillance pour s'assurer de dissiper toute perception de conflit d'intérêts avec l'organisme.

«Nous aurions pu faire mieux. Nous aurions pu en faire plus. Nous aurions pu ajouter une autre étape de vérifications pour éviter toute potentielle perception de favoritisme», a-t-elle énuméré lors d'une comparution de plus de deux heures.

Faisant écho aux propos de son patron, Mme Telford a dit qu'ils avaient «tous les deux des préoccupations» au sujet de l'octroi de ce contrat à UNIS. «En toute honnêteté, on se souciait aussi de la perception des gens», a-t-elle expliqué.

UNIS s'est retiré du processus au début du mois de juillet, mais la controverse autour de ce contrat avorté s'est intensifiée depuis.

Il y a maintenant peu de chances que le programme de bénévolat étudiant, maintenant porté par la fonction publique, voie le jour avant la rentrée des classes à l'automne.

En rétrospective, Mme Telford admet qu'il aurait pu y avoir un processus plus rigoureux pour éviter une telle crise même en temps de pandémie, «même si ça veut dire avancer un peu plus lentement dans la mise en oeuvre des programmes».

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LE BLOC QUÉBÉCOIS MAINTIENT SA MENACE DE FAIRE TOMBER LE GOUVERNEMENT

Comme il fallait s'y attendre, Justin Trudeau n'est pas parvenu à convaincre les partis d'opposition sur son rôle dans la controverse entourant UNIS.

Fait rare dans la politique canadienne, le premier ministre a été interrogé jeudi par les membres d'un comité parlementaire sur la décision du conseil des ministres de confier à UNIS la supervision d'un programme de 912 millions $ visant à accorder des bourses aux étudiants et aux diplômés faisant du bénévolat.

À la suite de cette comparution, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, juge que la population n'est guère plus avancée sur les raisons qui ont poussé le gouvernement à faire appel à UNIS.

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

En conséquence, il a réclamé de nouveau les départs de M. Trudeau et du ministre des Finances, Bill Morneau. Sinon, il menace une nouvelle fois les libéraux de faire tomber le gouvernement à la reprise de la session parlementaire automnale.

Selon lui, il s'agit d'une question de «nécessité».

«Si le premier ministre du Canada et le ministre des Finances du Canada ne sont pas dans une situation de faire une bonne gestion de la crise, parce qu'ils gèrent un scandale financier, parce qu'ils ont la tête ailleurs, je comprends entre une mauvaise gestion de la crise et une élection, (...) je pense que les gens comprendront», a souligné M. Blanchet lors d'un point de presse à Saguenay.

Le chef bloquiste a toutefois martelé que l'idée de faire tomber le gouvernement n'avait pas sa préférence. «Notre préférence, c'est que M. Trudeau et M. Morneau se retirent pour qu'on puisse revenir à la gestion. Combien de changements dans les programmes auraient dû être faits dans les dernières semaines?», a-t-il lancé.


« Si le premier ministre du Canada et le ministre des Finances du Canada ne sont pas dans une situation de faire une bonne gestion de la crise, parce qu'ils gèrent un scandale financier, parce qu'ils ont la tête ailleurs, je comprends entre une mauvaise gestion de la crise et une élection, (...) je pense que les gens comprendront »
Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Qualifiant le témoignage du premier ministre de «tofu sans saveur», M. Blanchet considère que M. Trudeau se retrouve devant les termes d'une alternative aussi inacceptables les uns et les autres. «S'il ne le savait pas (les montants que l'organisme UNIS a versés à des membres de sa famille), alors c'est un bien piètre premier ministre en matière des intérêts de l'État. S'il savait, il s'est placé dans une apparence grave de conflits d'intérêts.»

Il ne s'est pas montré convaincu par les remords du premier ministre qui a dit aux élus qu'il s'était posé des questions lorsque les fonctionnaires ont recommandé le recours à UNIS.

«Le petit ange de l'éthique qui, parfois, vient flotter au-dessus de l'épaule. Il l'a repoussé ce petit ange de l'éthique», s'est moqué M. Blanchet.

Les autres partis n'ont pas annoncé s'ils monteront dans les mêmes embarcations que le Bloc, même si le témoignage de M. Trudeau ne les a pas rassurés eux non plus.

Si le Parti conservateur a reproché au premier ministre de refuser de répondre aux questions de l'opposition, il a lâché qu'il «est temps que le premier ministre assume les conséquences de ses actions», sans préciser ce qu'il entend par cela.

Le lieutenant politique du parti pour le Québec, le député Alain Rayes, juge que les explications de M. Trudeau sont «pitoyables» quand il dit qu'il ne savait rien et n'était responsable de rien.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, déplore que M. Trudeau ne comprenne pas la situation. Sur Twitter, il l'a accusé d'être «déconnecté de la réalité que vivent la plupart des Canadiens».

M. Singh semble préférer remettre en question la pertinence même du programme de bourses pour le bénévolat plutôt que d'attaquer la crédibilité du gouvernement. «Oui, les Canadiens de tous âges sont fiers de faire du bénévolat, mais le bénévolat ne permet pas de payer les frais de scolarité, la nourriture ou le loyer», a-t-il écrit. François Vézina, La Presse canadienne