L’affaire SNC-Lavalin continue à tourmenter le gouvernement Trudeau.

Affaire SNC-Lavalin: Trudeau s’excuse, Wilson-Raybould en rajoute

OTTAWA — L’affaire SNC-Lavalin continue de provoquer des étincelles et de susciter l’incompréhension sur la colline. Peu après que Justin Trudeau lui eut présenté ses excuses, mercredi, Jody Wilson-Raybould s’est levée en pleine Chambre pour le mettre au défi de la laisser s’exprimer librement.

Avant d’entrer à la Chambre des communes pour la période des questions, mercredi, le premier ministre avait ressenti le besoin de s’excuser auprès de son ancienne ministre de la Justice et procureure générale, qui a démissionné dans la foulée de cette histoire.

«Je veux souligner quelque chose que j’ai dit au caucus ce matin : je dois faire des excuses à Jody, parce que je n’ai pas été assez rapide pour condamner les propos inacceptables et désobligeants qui ont été faits à son égard la semaine passée», a dit Justin Trudeau, mercredi.

«J’ai fini par le faire, mais j’aurais dû chercher une occasion pour le faire avant, parce que c’était absolument inacceptable», a-t-il ajouté en mêlée de presse avant la période des questions. Il n’a pas précisé à quoi il faisait référence, mais lorsqu’il a répété le même acte de contrition en anglais, il a évoqué les «commentaires» et «caricatures».

Mais voilà, environ une heure plus tard, la ministre démissionnaire a profité d’un rappel au règlement - alors qu’elle se levait pour justifier le fait qu’elle s’abstenait de se prononcer sur une motion demandant la tenue d’une enquête publique sur l’affaire SNC-Lavalin - pour décocher une flèche à l’intention de son patron.

«Il ne me revient pas de lever le secret professionnel et la confidentialité, et j’espère avoir l’occasion de donner ma version de la vérité («speak my truth»)», a-t-elle balancé - un commentaire qui a déclenché un tonnerre d’applaudissements dans les banquettes de l’opposition.

Interceptée à sa sortie du parlement, Jody Wilson-Raybould n’a pas voulu préciser davantage sa pensée. «J’ai dit ce que j’avais à dire», s’est-elle contentée d’offrir.

L’opposition y a vu le signe d’une députée qui met au défi quiconque a le pouvoir de lever le secret avocat-client (à titre de procureure générale, elle était avocate, et le gouvernement, le «client») de le faire.

«Ce qui est étonnant, c’est qu’elle se sente obligée de le dire en Chambre. Moi, j’ai perçu ça comme une espèce de message qu’elle adresse au premier ministre», a commenté le député bloquiste Rhéal Fortin.

Enquête publique

La remarque de Jody Wilson-Raybould est survenue alors que les députés votaient sur une motion de l’opposition néo-démocrate réclamant la tenue d’une enquête publique sur l’affaire SNC-Lavalin.

Sans surprise, les libéraux ont usé de leur majorité en Chambre pour en bloquer l’adoption.

Deux députés, Nathaniel Erskine-Smith et Wayne Long, ont brisé les rangs en enregistrant un vote en faveur d’une enquête publique, mais cela n’a pas suffi.

La motion a été battue par un score de 160 à 134.


« Il ne me revient pas de lever le secret professionnel et la confidentialité, et j’espère avoir l’occasion de donner ma version de la vérité »
Jody Wilson-Raybould

Le résultat aurait pu en être différent si, comme l’auraient souhaité les conservateurs, les membres du cabinet avaient suivi la même logique avancée par l’ancienne ministre et s’étaient abstenus de voter.

«On pourrait se poser la question : est-ce que l’ensemble du cabinet n’aurait pas dû s’abstenir de voter aujourd’hui? Le président (de la Chambre) a dit qu’il allait se pencher là-dessus, et on a bien hâte de voir le résultat de sa réflexion», a exposé le député Alain Rayes.

Chez les néo-démocrates, on ne va pas aussi loin : «Pour nous, ça ne concerne pas l’ensemble du cabinet. Ça vise spécifiquement le premier ministre», a expliqué le député Alexandre Boulerice en point de presse.

Commissaire et comité

Justin Trudeau avait signalé son peu d’intérêt pour l’enquête publique en matinée, disant sa préférence pour deux processus déjà en branle, dont l’investigation déclenchée par le commissaire à l’éthique.

Conservateurs, néo-démocrates et bloquistes estiment cependant que l’enquête du commissaire Mario Dion ne suffira pas à faire la lumière sur les allégations d’ingérence politique.

Et ils ne nourrissent guère d’espoir d’en apprendre davantage lorsque Jody Wilson-Raybould prendra la parole au comité permanent de la justice et des droits de la personne, où elle a été invitée.

Le comité devait amorcer son examen de l’affaire SNC-Lavalin mercredi, mais la réunion a été annulée en raison du trop bref préavis.

L’ex-procureure générale devrait comparaître la semaine prochaine.

Mais impossible de savoir si, d’ici là, son successeur David Lametti aura produit son avis juridique sur le secret avocat-client.

Et on ignore si le nouveau ministre de la Justice, qui comparaîtra jeudi devant le comité, pourra lui-même éclairer un peu les lanternes des députés.

«Je vais dire ce que je peux dire. Évidemment, je ne peux pas dire ce que je ne peux pas dire», a-t-il déclaré en mêlée de presse après la réunion du caucus.

Caucus uni

L’affaire SNC-Lavalin continue à tourmenter le gouvernement Trudeau, mais les députés libéraux - ceux qui ont accepté de répondre aux questions - ont voulu projeter l’image d’un caucus soudé.

De tous les élus, seul le toujours loquace ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a offert son point de vue sur les allégations d’ingérence politique, confirmant que Mme Wilson-Raybould avait pris la parole devant ses collègues pendant la rencontre.

Et le ministre s’est dit confiant du fait que, selon ce qu’il a entendu, aucun geste inapproprié n’a été posé par le premier ministre et sa garde rapprochée, affirmant que l’ambiance était «bonne» à la réunion du caucus - la première depuis que l’affaire SNC-Lavalin a éclaté.

Les autres libéraux ont été moins bavards, mais ceux qui se sont exprimés ont abondé dans le même sens quant au climat qui régnait.

«Tout va bien», a ainsi lancé John McKay en pressant le pas.

Son collègue Joël Lightbound a pour sa part fait valoir que le caucus libéral était «très uni (...) avec Mme Wilson-Raybould qui est ici», mais surtout «derrière Justin Trudeau qui est notre premier ministre».

Silence fâchant

En début de journée, celle qui est au cœur de cette histoire a admis que le mystère entourant sa démission du cabinet avait quelque chose de fâchant.

«Comme je l’ai dit, et je sais que c’est frustrant pour beaucoup de gens, je veux m’assurer de savoir ce que je peux dire et ce que je ne peux dire», a laissé tomber Mme Wilson-Raybould.

«C’est la raison pour laquelle j’obtiens des avis légaux concernant le secret professionnel», a-t-elle enchaîné en mêlée de presse à l’entrée de la réunion de caucus.

Elle a retenu les services de l’ex-juge de la Cour suprême Thomas Cromwell afin de déterminer jusqu’où elle peut aller dans ses propos.

L’ancienne ministre, habituellement peu friande des échanges avec les journalistes, s’arrêtait pour une deuxième journée consécutive devant les caméras.

Mardi, elle avait causé la surprise en sortant de la réunion du cabinet, où elle avait demandé la permission de s’exprimer.

Sa démission, survenue dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin, a plongé le gouvernement Trudeau dans l’embarras.

L’histoire a fait rouler une tête au bureau du premier ministre - Gerald Butts, proche conseiller et ami de longue date de Justin Trudeau, a tiré sa révérence lundi.

Selon le quotidien The Globe and Mail, le bureau du premier ministre aurait exercé des pressions sur Mme Wilson-Raybould afin qu’elle intervienne pour éviter un procès à SNC-Lavalin.

Le premier ministre Trudeau a nié avoir posé un tel geste. Son ancien secrétaire principal, Gerald Butts, a fait la même chose dans une déclaration publiée au moment de sa démission.