Jean Lévesque, président de l’Association des pêcheurs du lac Saint-Pierre.

Perchaude: les pêcheurs demandent la levée du moratoire

TROIS-RIVIÈRES — L’Association des pêcheurs du lac Saint-Pierre (APLSP) et son président, Jean Lévesque, demandent la levée du second moratoire de 5 ans sur la pêche à la perchaude imposé par le gouvernement libéral en 2017. Les pêcheurs sportifs souhaitent également une rencontre avec le nouveau ministre des Forêts, Faune et Parcs du gouvernement caquiste, Pierre Dufour.

L’Association a en effet commandé et obtenu, le printemps dernier, une nouvelle analyse de l’état de cette espèce au lac Saint-Pierre. Elle a été réalisée par le biologiste à la retraite Raymond Faucher de Nicolet.

Son rapport d’une trentaine de pages contredit presque complètement la position du Comité scientifique sur la gestion de la perchaude au lac Saint-Pierre et son président, le professeur Pierre Magnan de l’Université du Québec à Trois-Rivières, une sommité en la matière.

Depuis qu’elle a le rapport de M. Faucher en main, l’APLSP a pris son bâton de pèlerin et visité 18 municipalités riveraines du lac Saint-Pierre afin de leur demander chacune une résolution d’appui à la levée du moratoire sur la perchaude dont le premier a été décrété en 2013 et le second, en 2017. «On commence à recevoir des résolutions d’appui», indique Jean Lévesque.

C’est que l’étude de Raymond Faucher tente de démontrer que le grand coupable de la chute catastrophique des populations de perchaudes n’est ni la pêche, ni la dégradation de l’écosystème, mais le cormoran à aigrette, un oiseau dont la population a explosé au lac Saint-Pierre depuis plus de 20 ans.

Interrogé à ce sujet par Le Nouvelliste, le professeur Magnan indique avoir pris connaissance du rapport de M. Faucher. Il estime qu’on y trouve énormément de chiffres qui, au bout du compte, «ne font que noyer le poisson.»

Pierre Magnan, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie des eaux douces à l’UQTR.

Le professeur Magnan n’est pas du tout d’accord avec les conclusions du biologiste Faucher et indique que les recommandations du Comité scientifique avaient fait le consensus des scientifiques impliqués dans ce dossier. Il invite les parties intéressées à se baser sur les faits scientifiques et non sur des hypothèses. Ce dernier a effectué énormément de recherches sur la perchaude au lac Saint-Pierre en collaboration avec des équipes scientifiques depuis 1998 et ne croit pas du tout que le cormoran seul soit à l’origine du déclin de la perchaude. Selon les travaux menés par les scientifiques, c’est d’abord et avant tout l’état de santé général du lac Saint-Pierre, explique-t-il, qui nuit à la survie des jeunes perchaudes.

L’écosystème est tellement détérioré, explique-t-il, que les larves de perchaudes «ne passent pas l’hiver. Elles n’atteignent pas la taille limite pour pouvoir vivre de leurs réserves.» Or, ajoute-t-il, ces larves qui ne survivent pas ne font même pas partie du menu du cormoran, car elles sont trop petites pour l’intéresser. C’est pourquoi la pression exercée par les cormorans ne peut expliquer à elle seule l’absence des jeunes perchaudes qui devraient prendre la relève et poursuivre la reproduction. Pas de jeunes, pas de relève, fait valoir l’expert de l’UQTR.

Le professeur Magnan assure qu’il serait donc très inquiet, en tant que scientifique, si le moratoire venait à être levé.

«On pêcherait alors de la perchaude jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus», prévient-il. «Il n’y a présentement pas assez de jeunes pour maintenir une pêcherie», assure-t-il. Certes, il y a peut-être beaucoup d’adultes qui survivent puisque beaucoup sont capturés, mais une fois prélevés, il n’y en aura plus d’autres. C’est comme si tous les jeunes quittaient un village. Une fois que tous les aînés de ce village seront décédés, il deviendrait désert, illustre-t-il. Chaque adulte qui est prélevé représente un adulte de moins pouvant se reproduire et créer de la relève, fait-il valoir, d’où l’importance de ne pas les capturer.

Malgré tout, le député Donald Martel se dit très sensible à cette étude de Raymond Faucher «qui jette beaucoup de doutes sur l’étude du professeur Magnan», dit-il en précisant qu’il est ouvert à organiser une rencontre entre l’Association et le ministre. «Je suis en attente des résolutions des municipalités», indique-t-il.

Le député, qui s’intéresse à ce dossier de longue date, estime que l’APLSP et son biologiste «ont de bons arguments. Ils sont sérieux», croit-il tout en soulignant qu’il ne veut toutefois en aucun moment remettre en doute l’expertise du professeur Magnan et du Comité scientifique.

«Toutefois, ce n’est pas la première fois que des gens qui passent leur vie sur le lac Saint-Pierre me disent qu’il n’y a pas de problème avec la perchaude. Je ne peux pas ne pas entendre leurs arguments», fait-il valoir. «Le ministre peut demander d’autres avis», laisse-t-il toutefois entendre.

Le professeur Magnan ne nie pas que le cormoran a un certain rôle à jouer, mais il rappelle que le ministère exerce déjà un huilage des oeufs de ces oiseaux afin de contenir leur nombre. Rappelons que le gouvernement annonçait récemment un investissement de 14 millions $ visant à restaurer les habitats fauniques du lac Saint-Pierre, notamment en recherchant des pratiques agricoles durables ayant le moins d’impact possible sur l’écosystème sous-fluvial, donc sur les organismes aquatiques, tant végétaux qu’animaux, dont la perchaude.