Partis de Trois-Rivières jeudi, Frédéric Dion, Jacob Racine et Daniel Barriault ont descendu le Saint-Laurent, portés par les glaces jusqu’à Québec.

Opération banquise: les «Joyeux naufragés» arrivés à destination

Après 36 heures passées à dériver sur le Saint-Laurent sur la glace et une trêve d’une nuit sur la grève à Grondines, les «Joyeux naufragés» trifluviens Frédéric Dion, Jacob Racine et Daniel Barriault sont enfin arrivés au quai des Cageux à Québec peu après 18h30 vendredi.

«C’est drôle à dire, mais tout ça a été pensé à jeun et s’est déroulé à jeun!» a blagué Frédéric Dion à son arrivée à Québec. 

«Pour tout vous dire, c’était super relax, la descente est très zen. Les risques sont présents, par exemple le froid, mais tout s’est très bien déroulé», a poursuivi celui qui est un vétéran de la marine canadienne et un guide de rafting avec 22 ans d’expérience.

«J’ai fait 40 000 km sur l’Atlantique et le Pacifique, alors, même si ce périple était hors-norme, pour nous, c’était facile. Ceci dit, je ne recommande à personne de faire ça», a-t-il ajouté, précisant que c’est le bagage d’expérience et d’habiletés de l’équipage qui lui avait permis de réaliser cet «exploit».

«En fait, pour nous, ce périple était un entraînement pour un autre projet : on s’en va faire le centre de l’Amérique du Sud à vélo, puis se bâtir un radeau pour descendre l’une des sources de l’Amazone, une aventure de 2500 km», a-t-il indiqué.

Pilotes furieux

Seule anicroche de leur navigation de 36 heures, l’accrochage avec la Corporation des pilotes du Saint-Laurent, qui n’était pas au courant de leur aventure et qui avait annoncé son intention d’empêcher le passage de dix navires sur le fleuve en raison de leur présence.

«La logistique du trafic maritime, c’est quelque chose qui est bien huilé. Lorsqu’on perturbe la navigation sur le fleuve pour une raison comme ça, ça peut prendre jusqu’à 12 heures pour récupérer le flot de trafic qu’on avait», explique le président de la Corporation, Alain Arsenault, visiblement furieux à l’endroit de l’équipage de l’Opération banquise. «C’est des coûts énormes», dit celui qui estime que la décision coûtera des centaines de milliers de dollars. D’ailleurs, les bateaux n’ont recommencé à circuler que vendredi matin.

C’est que des règlements maritimes exigent la présence d’un pilote du Saint-Laurent pour emprunter le chenal complexe de la voie fluviale. «On n’appelle pas un pilote à 15 minutes d’avis. Le pilote doit être reposé et avoir 4 heures d’avis au minimum», explique-t-il. «Le mal a été fait hier [jeudi soir]. Lorsqu’il [Frédéric Dion] nous a appelés à 20h30, hier soir [jeudi] pour dire : “Finalement, c’est beau; on est sorti du fleuve vous pouvez continuer”. Eh bien non, on ne peut pas continuer», explique M. Arseneault.

«Des bateaux sont allés au mouillage en aval de Québec et les départs prévus de Montréal ont été remis à ce matin [vendredi]», ajoute le président de la Corporation. «Ça a tout chambardé l’ordonnancement des navires», déplore-t-il.

Incompréhension

De son côté, Frédéric Dion ne comprenait toujours pas vendredi soir ce qui s’était passé.

«On était en contact constant avec la Garde côtière et les Pilotes du Saint-Laurent auraient dû être au courant puisqu’ils ont un réseau avec la Garde côtière. Nous ne voulions pas nuire à la navigation, alors nous avons passé la nuit sous la tente sur la grève plutôt que sur la banquise. Qui sait? Peut-être que cette aventure va permettre d’ouvrir des canaux avec cette organisation pour le futur», affirme Frédéric Dion, qui estime que toute cette affaire est le fruit d’un simple manque de communication

«On a communiqué notre plan de mesures d’urgence et nos intentions le 18 février à la Garde côtière. On a communiqué aussi avec les Forces armées canadiennes, la Marine à Trois-Rivières. On a communiqué avec la Sûreté du Québec. On a fait un communiqué de presse deux semaines avant l’aventure et fait des entrevues largement médiatisées, soit 10 ou 15 entrevues. Pourquoi ils n’ont pas essayé, eux, de nous joindre?» demande Frédéric Dion qui perçoit toute cette affaire comme une «réaction excessive». Alain Arseneault, lui, juge que c’était aux organisateurs de cette expédition de prendre contact avec son organisation.

Selon M. Arseneault, «même s’ils nous l’avaient dit longtemps d’avance, on n’aurait pas pu donner l’aval à cette opération-là de la façon dont ça s’est fait. S’ils nous avaient avertis d’avance qu’il n’y aurait pas eu d’opération de nuit, ça aurait été différent», plaide-t-il. «À ce que je sache, cette décision n’a jamais été annoncée à personne. Ça a été pris sur le coup. Ils essaient de blâmer tout le monde sauf leur propre témérité», estime le président.

Le petit groupe qui était équipé d’un bateau zodiac n’a pas circulé sur une, mais bien sûr quatre banquises pour la durée de son odyssée. «Comme nous ne voulions vraiment pas gêner la navigation, nous avons changé trois fois après avoir abandonné notre première banquise à Deschaillons», raconte Frédéric Dion.

C’est une idée du Dr André-­François Bourbeau, professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi, qui a été l’amorce de ce projet de navigation sur glace qui vient de se conclure à Québec. 

«M. Bourbeau m’avait parlé de ça il y a dix ans et il envisageait de le faire sur le Saguenay. Moi, je me suis dit que ça pourrait très bien se faire sur le fleuve. Au fond, c’était logique quand on sait que des cabanes pour la pêche blanche se détachent au lac Saint-Pierre et aboutissent à Sept-Îles!» a conclu M. Dion.