Gilles Savard, son fils Pierre-Alexandre et la conjointe de ce dernier, Isabelle Alain, dénoncent eux aussi la qualité des soins et le manque de personnel dans les CHSLD.

«On voit un réel déclin»

Trois-Rivières — «Il y a des choix au niveau de la société qu’il va falloir faire pour avoir les ressources appropriées pour que tout le monde ait la dignité à laquelle il a droit. Il y a bien des gens, même du milieu, incluant moi, qui préféreraient mourir avant d’en arriver là. Qu’est-ce qu’on attend pour faire bouger les choses?»

Vingt-quatre heures après la sortie publique de plusieurs familles dont un proche vit au CHSLD Cloutier-du Rivage, Pierre-Alexandre Savard, gériatre au Centre-de-la-Mauricie, dénonce à son tour le manque de ressources dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée. Ce médecin vit la situation de façon personnelle: sa mère atteinte d’Alzheimer réside au CHSLD Roland-Leclerc depuis trois ans et demi.

«Comme fils d’une résidente, je perçois le dévouement des gens sur les unités. On voit l’effort des préposés aux bénéficiaires, des infirmières, des infirmières auxiliaires. Mais on voit une nette dégradation des soins depuis quelques années. Avant, comme gériatre, je siégeais au sein d’un comité, mais je ne voyais pas l’interaction entre les résidents de CHSLD et les préposés. On voit un réel déclin.»

Selon lui, il n’est pas rare de constater un effectif réduit. Combiné à un alourdissement des cas, le résultat est négatif. «Les résidents sont des gens qui ne mangent pas vite, mais ils sont trois préposés à faire manger 22 résidents. Le personnel n’a pas le temps. On bourre des personnes âgées de psychotropes, car on ne sait plus comment les gérer. Le changement de culotte a diminué beaucoup. Ce n’est pas rare que des bénéficiaires mangent dans leurs excréments. Quand ma mère est arrivée à Roland-Leclerc, on lui a redonné sa dignité et on nous redonnait le lien familial: elle était habillée, elle sentait bon. Là, elle est débraillée. Ce qui lui permettait de garder une dignité humaine, elle ne l’a plus. Ça me fait de la peine. Ma mère n’aurait jamais voulu se voir comme ça. On ne la voit plus comme une personne en milieu de vie. On la voit comme une malade en jaquette», ajoute Pierre-Alexandre Savard.

Gilles Savard va nourrir son épouse cinq midis par semaine. Il observe que la situation a changé depuis un peu plus d’un an. «C’est moins plaisant de voir ce qui se passe. Il manque de personnel très souvent. Il y a du monde blasé, écœuré en raison de la charge de travail et des conditions. Quand mon épouse est arrivée ici, ce n’était pas aussi lourd comme clientèle. On sent que le personnel est moins dynamique, plus morose. Ce n’est pas une critique envers les préposés ni le gouvernement. Ils font leur gros possible. Mais ça prend plus de bras et une organisation différente, peut-être.»

Isabelle Alain, conjointe de Pierre-Alexandre Savard, est médecin depuis une douzaine d’années. Selon elle, les conditions des préposés ne sont pas agréables malgré une clientèle plus malade. «Tu te fais promener d’un étage à l’autre, tu ne connais pas tes bénéficiaires, t’es obligé de les traiter comme des numéros alors que tu voudrais les traiter avec un côté plus humain. Tu ne fais pas ta job comme tu voudrais, mais comme on t’impose de le faire. On s’en va dans un mur: les besoins augmentent, la main-d’œuvre n’augmente pas et des personnes âgées, il y en a un paquet qui s’en va là.»

Davantage de préposés aux bénéficiaires est une solution, mais les postes doivent être plus attrayants, selon Isabelle Alain. «Il faut régulariser des postes, déléguer des tâches. Et il faudrait aussi accepter que des gens, sans nécessairement avec de la formation, mais bien intentionnés, puissent nourrir des résidents, leur tenir compagnie. Au lieu de bourrer les personnes de médicaments, elles auraient de la compagnie. On arrive à calmer les gens, mais ça prend du temps et on ne l’a pas.»

Pierre-Alexandre Savard croit que le réseau doit mettre plus de ressources communautaires, comme le soutien à domicile, et plus de ressources en première ligne, auprès des médecins dans les groupes de médecine familiaux. Et il faut davantage de préposés aux bénéficiaires, un métier qui doit être valorisé. «On dit qu’un CHSLD doit être un milieu de vie. Avec des personnes ayant des troubles cognitifs sérieux, ce qu’il leur reste, c’est de se faire parler, de manger des trucs qui goûtent bon et qui ne sont pas froids, de se sentir confortables dans des sous-vêtements qui ne sont pas souillés. C’est le minimum. C’est ce qui est en train de déraper dans les unités où les gens sont des cas plus lourds. Mais c’est encore plus urgent de finir ce qu’on a à faire et que les tâches soient bien documentées que de s’asseoir et de jaser avec ces personnes-là.»