François Gentès a perdu son frère en 1982 dans un accident impliquant un obus non explosé qui se trouvait dans le lac Saint-Pierre.

Obus dans le lac Saint-Pierre: opération nettoyage en vue

NICOLET — De 1952 à 1999, dans le cadre d’exercices d’artillerie, les Forces canadiennes auraient tiré environ un demi-million d’obus directement dans le lac Saint-Pierre. Tandis que 300 000 se trouvent toujours au fond du lac, près de 8000 d’entre eux n’auraient pas explosé, selon une étude d’impact déposée le 12 juillet dernier au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques par le ministère de la Défense nationale (MDN). Autres temps, autres mœurs, on ambitionne aujourd’hui de retirer des milliers de ces engins du lac, apprend-on dans le document.

Le Nicolétain François Gentès se réjouit de la nouvelle. L’enseignant à la retraite en connaît un bout sur la problématique, ayant lui-même été plongé au cœur d’un drame impliquant une pièce de munition non explosée.

La veille de la Saint-Jean-Baptiste 1982, tandis qu’on célèbre autour d’un feu, sur une plage en bordure du lac Saint-Pierre, un tel engin est placé par inadvertance dans les flammes, se rappelle-t-il. L’explosion qui s’ensuit sera entendue jusque sur la rive opposée.

«Le monde de Nicolet pensait que c’était la guerre ici», se remémore M. Gentès. L’accident coûte la vie à son frère Pierre et blesse neuf autres personnes, dont certaines resteront sourdes de façon permanente, se désole-t-il.

«Je mettrais au défi beaucoup de gens de déterminer si les morceaux de métal qui arrivent ici sur la plage sont des obus ou pas», déclare M. Gentès. Il relate que l’engin meurtrier avait paradoxalement été lancé dans le feu afin que personne ne se blesse en marchant dessus.

L’événement cause un émoi dans la population et bouleverse à jamais la vie de la famille. Pierre Gentès est dans la jeune trentaine et est père de deux enfants, de 12 et 14 ans. Une enquête et un procès s’étireront longtemps après le drame.

«L’armée a toujours refusé d’admettre que c’était un de leurs obus», se souvient François Gentès. Or, l’enquête du coroner conclura qu’il s’agissait bel et bien d’une pièce d’artillerie des Forces armées canadiennes.

«J’étais tellement révolté que je suis allé ancrer mon bateau devant la Défense nationale et devant leurs canons... Mais l’armée ça a beaucoup de pouvoir», laisse tomber M. Gentès.

La veuve de Pierre Gentès préfère pour sa part ne pas trop se replonger dans le passé. «Quand j’en reparle, ça remonte vite», confie-t-elle. Elle se contente de souligner que de se faire tuer par un obus en temps de paix ajoute une couche dramatique à l’événement qui lui a enlevé son mari. «Ç’a été très difficile, on se battait contre l’armée», résume-t-elle.

Il faudra attendre presque 18 ans avant que les Forces canadiennes, sous la pression citoyenne, mettent fin à leur pratique. Aujourd’hui, la zone du lac visée par le projet du MDN présente un risque à la sécurité publique considéré comme «élevé». On aimerait le faire passer à «faible».

Par la force des choses, François Gentès a développé une certaine expertise dans le domaine balistique. Il explique que le mouvement des glaces, combiné à la morphologie du lac, qui présente des hauts-fonds, déplace des «touffes de joncs et de glaise» vers les berges et pose problème. Une telle touffe se trouvait justement sur la berge qui borde sa résidence au moment où Le Nouvelliste l’a contacté. «Un obus pourrait se trouver là-dedans», maintient-il.

La problématique avec les obus non éclatés est double, soutient par ailleurs M. Gentès. Il souligne que c’est la vélocité du tir et la «vrille» que cela engendre qui amorcent les projectiles. Or, quand celui-ci fait défaut, non seulement l’obus n’explose-t-il pas, mais il est aussi placé hors trajectoire, ce qui pourrait entraîner la difficulté de circonscrire un endroit où ceux-ci se trouvent, selon lui. Qui plus est, le mouvement des glaces pourrait avoir déplacé les engins sur de grandes distances, s’inquiète l’enseignant à la retraite. «C’est dangereux pour tous les riverains du Saint-Laurent», soutient-il.

L’approche du ministère de la Défense nationale

Dans le document de près de 500 pages préparé par le MDN, intitulé «Atténuation du risque à la sécurité publique lié aux munitions explosives non explosées (UXO) au lac Saint-Pierre», on apprend que des levés géophysiques visant à identifier la localisation possible des projectiles ont été menés de 2015 à 2017. Celles-ci tiennent notamment compte de la qualité des sédiments et de l’eau de surface, du mouvement des sédiments et de la migration potentielle des obus par le mouvement des glaces. Ces levés, qui permettent de détecter des «anomalies» contenant potentiellement une UXO et qui se poursuivront jusqu’en 2022-2023, servent également à délimiter la «zone prioritaire d’intervention». On cherche ultimement à trouver tous les projectiles cachés dans les 30 premiers centimètres de sédiments, soit ceux posant le plus grand risque pour la population.

Dans le cadre de projets pilotes conduits entre 2016 et 2018, 1513 projectiles ont déjà été récupérés dans le lac. De ce nombre, 174 ont été soumis à des détonations in situ puisque considérés non sécuritaires à déplacer.

Selon les estimations présentées dans le document du MDN, environ 2400 anomalies, contenant potentiellement des UXO (dans une proportion attendue de 66 %) seront enlevées annuellement sur un horizon de 9 ans.

Le MDN déclare qu’«en raison des limites des méthodes actuelles de détection des UXO, même les opérations d’inspection et d’élimination les plus rigoureuses ne peuvent éliminer complètement les risques pour la sécurité».

Si aucune date butoir n’a été fixée pour la fin des travaux d’enlèvement des obus, on avance que ceux-ci se poursuivront minimalement jusqu’en 2027-2028. On ne précise pas le coût total du projet, le MDN évoquant seulement la figure de dizaines de millions $.

Le MDN rappelle par ailleurs que «la prudence est toujours de mise lorsqu’on se trouve dans un endroit où des UXO ont été utilisées». Si l’on croit être en présence d’un obus ou d’un engin explosif, on demande au public de ne pas lui toucher, de quitter les lieux par le même chemin par lequel on est arrivé et d’aviser immédiatement les services d’urgence en composant le 9-1-1.