Une éclosion est en cours à la prison de Trois-Rivières.
Une éclosion est en cours à la prison de Trois-Rivières.

Neuf cas de coronavirus de plus à la prison de Trois-Rivières: «On n’a pas de plan clair»

Paule Vermot-Desroches
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Alors que l’éclosion qui sévit à la prison de Trois-Rivières prend de l’ampleur, un agent correctionnel lance un cri du cœur afin d’avoir un meilleur encadrement pour contrer la propagation du virus dans la prison. Jeudi, sept nouveaux détenus et deux agents correctionnels supplémentaires ont été testés positifs au coronavirus, portant à 19 le nombre de personnes atteintes du virus entre les murs du centre de détention.

Selon Frédérique (nom fictif), qui s’est confié au Nouvelliste sous le couvert de l’anonymat par peur de représailles de la direction, les agents déplorent actuellement faire face à une forme d’improvisation qui ne favorise pas un contrôle de l’éclosion de COVID-19.

Jeudi soir, le Syndicat des agents de la paix en services correctionnels (SAPSCQ) confirmait que maintenant dix détenus, huit agents correctionnels et un gestionnaire sont atteints de la COVID-19, portant l’éclosion à 19 cas. On en comptait dix mercredi.

«Ça fait depuis mars que la pandémie est là, et on n’a toujours aucun plan d’action. On dirait que tout d’un coup, on vient de se réveiller et de réaliser que ça existe. Ce qu’il nous faut, c’est un plan. Pour le moment, on n’a pas de plan clair. Il y a eu des éclosions ailleurs, dont à Bordeaux au printemps, mais on dirait qu’on n’a rien appris de ça», a déclaré Frédérique.

Selon l’agent, malgré l’implantation de zones chaudes, froides et de zones tampons pour isoler les nouveaux détenus, les agents correctionnels continuent de circuler d’une zone à l’autre dans la même journée, car la réalité carcérale, la disponibilité du personnel et les tâches à accomplir ne permettent pas un isolement complet de chacune des zones. «On nous demande de limiter nos déplacements dans la détention, mais c’est une demande qui n’est pas réaliste», mentionne Frédérique.

Contaminés et au travail

L’agent s’inquiète davantage de savoir que des collègues en attente de résultats ont pu rentrer au travail alors qu’ils étaient contaminés.

«Depuis lundi, il n’y a pas une journée où nous n’avons pas eu à côtoyer un collègue qui attendait son résultat, et dont le résultat s’est finalement avéré positif. Oui, le collègue était alors tout de suite retourné chez lui, mais il a quand même travaillé alors qu’il était contagieux. On est à risque, mais nous ne sommes pas considérés comme tel. C’est stressant pour nous, et c’est aussi stressant pour nos familles», considère Frédérique.

Près de 30 agents sont présentement retirés du travail de façon préventive. Un comité de traçage paritaire a été créé afin d’appliquer une grille d’analyse qui vérifie s’il y a eu des contacts étroits significatifs et de déterminer si un agent doit être retiré de manière préventive, une analyse qui se fait en ajout à l’enquête épidémiologique de la Santé publique, qui peut elle aussi exiger le retrait préventif.

«Il arrive que certains agents se fassent aussi tester de manière volontaire. Dans le lot, il y a parfois eu des résultats positifs», indique le président du SAPSCQ, Mathieu Lavoie, expliquant la présence de certains agents finalement testés positifs.

Au ministère de la Sécurité publique, on explique que des consignes très précises ont été données aux employés lorsqu’ils ressentaient des symptômes, et que le tout devait immédiatement être rapporté. «Les employés n’ont pas à être retirés du travail s’ils respectent les consignes quant au port des équipements de protection, qu’ils n’ont pas eu de contact étroit prolongé avec une personne infectée et qu’ils ne présentent pas de symptômes de la COVID-19. En attendant le résultat, si la personne n’a pas de symptômes et qu’elle n’a pas été identifiée comme étant un contact étroit d’une personne infectée, il lui est demandé de se présenter au travail en respectant les consignes usuelles», ajoute le ministère.

Admissions

Selon les mesures mises en place, les détenus arrivant à la prison doivent effectuer un séjour de 14 jours dans une zone tampon, isolés afin de s’assurer qu’ils n’aient aucun symptôme. Ils sont par la suite transférés vers d’autres zones. Selon Frédérique, ce n’est que mercredi que les admissions de détenus auraient cessé dans les zones en éclosion, à la demande des équipes en place. «Ce sont les agents qui l’ont suggéré, et ça a été accordé», constate l’agent. Désormais, tous les détenus de la prison sont dépistés systématiquement.

Le ministère soutient que cette décision a été prise par la direction en lien avec le dépistage massif des détenus, en attendant d’avoir un portrait clair de la situation.

Désinfection

Vendredi dernier, alors qu’un agent venait d’être déclaré positif à la COVID-19, des employés auraient demandé à ce que le pavillon où il travaillait soit désinfecté. Frédérique, qui ne travaillait pas ce jour-là, a toutefois entendu des collègues dire que cette désinfection avait pris seulement 35 minutes, ce qui serait nettement insuffisant selon l’agent pour l’ensemble des surfaces qui devaient être décontaminées dans ce pavillon. «Cette semaine, lorsqu’un collègue a dû partir parce qu’il venait d’être déclaré positif, ça a pris au moins 50 minutes juste pour désinfecter son poste de travail», cite Frédérique en comparaison.

Le ministère n’était pas en mesure, jeudi, de dire le temps qui avait été alloué à cette désinfection, mais que «les actions réalisées vendredi sont conformes aux consignes du ministère relativement à la désinfection des surfaces».

L’agent souligne ne pas sortir sur la place publique par malice ou par vengeance, mais dans l’espoir d’améliorer les choses. «Il faut avoir un plan. Nous, on veut travailler. Mais on veut que ce soit sécuritaire pour tout le monde et on veut pouvoir avoir des réponses à nos interrogations et à celles des détenus qui sont inquiets eux aussi», mentionne l’employé.

Mathieu Lavoie, président du SAPSCQ, abonde dans le même sens en ce qui concerne le mouvement du personnel entre les différentes zones. «C’est impossible d’empêcher la mobilité du personnel parce que notre réalité est complètement différente d’un milieu d’hébergement. Nous avons parfois des interventions physiques ou encore nous devons répondre à des demandes d’assistance qui nécessitent que les agents se promènent d’une zone à l’autre. Sinon, il faudrait presque tripler les effectifs, ce qui est irréaliste», considère M. Lavoie, ajoutant que les agents disposent de matériel de protection lorsqu’ils doivent passer d’une zone à l’autre. Une précision confirmée par le ministère.

Mathieu Lavoie déplore que la Santé publique ait tardé avant de déclarer la prison de Trois-Rivières comme lieu d’éclosion. Des cas se multipliaient depuis jeudi dernier, mais l’éclosion n’a été déclarée que lundi en fin de journée.