La rupture des négociations à l’ABI est venue jeter une douche froide sur la ligne de piquetage.

Négos rompues à l'ABI: «Je suis extrêmement déçu»

Bécancour — Autre coup de théâtre dans le conflit à l’Aluminerie de Bécancour alors que l’employeur a décidé d’annuler toutes les rencontres de négociation qui étaient prévues au cours des prochains jours.

«Je suis extrêmement déçu. Cette rupture des pourparlers m’apparaît totalement incompatible avec la volonté que les deux parties m’ont clairement exprimée non seulement de négocier, mais d’en venir à une entente entre elles-mêmes», a commenté au Nouvelliste le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité, Jean Boulet.

Une déception partagée par le Syndicat des Métallos qui prend acte de la décision d’ABI. «Nous avons proposé à l’employeur de poursuivre les négociations, sur des aspects où il est possible de cheminer. L’employeur a annoncé son intention d’y réfléchir, sans toutefois fixer d’échéance à sa réflexion ou de date de négociation. ABI semble chercher un prétexte pour interrompre les négociations. Voilà qui incite à s’interroger sur la volonté réelle de négocier et sur la bonne foi de l’employeur», a déploré le président de la section locale 9700 représentant les 1030 lockoutés, Clément Masse.

Selon la gestionnaire des communications et affaires gouvernementales pour Alcoa Canada, Anne-Catherine Couture, la direction d’ABI demeure déterminée à mettre fin au lock-out et à assurer la compétitivité à long terme de l’usine. 

«Toutefois, en raison de l’absence de progrès dans les discussions avec la partie syndicale au cours des derniers jours, la direction d’ABI prend quelques jours pour examiner les prochaines étapes», a-t-elle annoncé.

Le ministre Boulet a déjà fait savoir son intention de convoquer les parties à une rencontre dès la semaine prochaine. «Après ça, on ira à une prochaine étape. Préparer et soumettre une hypothèse de règlement fait partie des options qui se présentent à moi. Mais je veux vraiment y aller par étape», a-t-il laissé entendre.

Soutenant qu’il s’agit d’un dossier prioritaire depuis son assermentation, le ministre régional dit vouloir jouer un rôle de facilitateur. «Depuis la reprise des négociations, je considérais que la meilleure façon d’aider les parties, c’était de m’abstenir de tout commentaire, de laisser cheminer et de mettre à leur disposition des ressources spécialisées. Là, je réalise encore une fois qu’il y a une rupture des pourparlers», explique celui qui rappelle la gravité des retombées tant humaines que sociales et économiques de ce lock-out.

Par ailleurs, le député de Trois-Rivières confirme que le Code du travail permet à un employeur de demander au Tribunal administratif du Travail d’émettre une ordonnance imposant un vote au scrutin secret.

«Mais ça ne peut être présenté qu’une seule fois au cours d’un processus de négociation. Il faut vraiment l’utiliser au moment opportun. Il faudrait que ce soit précédé d’une offre globale et finale. C’est possible, mais je ne veux pas m’immiscer dans l’approche ou dans le processus décisionnel d’ABI. Je fais simplement dire que le Code du travail prévoit ça. Ce n’est pas à moi de dicter ni à l’employeur ni au syndicat quoi faire», précise celui qui refuse de penser à la fermeture de l’aluminerie. 

Même si le conflit de travail à l’ABI est sa première préoccupation, Jean Boulet garde un œil sur le cas de Sural. «Mes premières pensées vont aux salariés affectés et à leur famille. On va tout faire pour permettre à ces salariés affectés de réintégrer le marché du travail rapidement», a-t-il indiqué.

Son collègue Donald Martel trouve «très décevant» la tournure des événements, après les signes positifs des derniers jours. «Là, ce qu’on constate, c’est que l’employeur veut revoir sa stratégie. Il demande quelques jours et je m’accroche un peu à ça. Je sais que le ministre Jean Boulet veut rencontrer les parties la semaine prochaine, donc, c’est sûr que du point de vue gouvernemental, moi, comme député, on va tout faire pour essayer de faire avancer ça», a-t-il affirmé.

«Si j’ai un message à lancer autant à la partie syndicale qu’à la partie patronale, il faut que vous mettiez de l’eau dans votre vin, parce que 13 mois de conflit, c’est beaucoup trop long. L’impact économique sur la région est beaucoup trop important. Je les appelle à la raison», renchérit le député de Nicolet Bécancour.

Par ailleurs, même s’il considère que «ce n’est pas bon signe de perdre un client comme ça», M. Martel ne croit pas que la fermeture de Sural ait un impact décisif sur l’avenir d’ABI. 

«Je trouve très malheureux le sort des employés de l’usine Sural. J’ai parlé du dossier au ministre Pierre Fitzgibbon. Le seul espoir qu’on a, c’est de trouver des investisseurs, voir si du côté d’Investissement Québec, on peut donner un coup de main. C’est certain que je travaille là-dessus», a-t-il fait savoir.

En apprenant que les négociations étaient rompues, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, était sans mot. «Je n’ai vraiment rien à dire. Je ne sais vraiment pas quoi répondre. Je ne comprends plus rien, on passe du chaud au froid rapidement et on ne sait vraiment plus quoi penser. Je suis découragé de tout ça», a-t-il laissé échapper.

Également déçu que l’employeur choisisse de suspendre les négociations, le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, affirme «qu’on peut saisir ici davantage les conséquences négatives de la perte de Sural comme client». Et selon lui, le moment est opportun pour que le ministre Boulet demande la production d’une hypothèse de règlement.

«La situation actuelle est la suivante: outre que les parties syndicale et patronale soient distantes l’une de l’autre sur un projet de convention collective, l’employeur a déjà fermé 80 % de son usine, soit 600 cuves sur un total de 720. Est-il capable de fermer les 120 cuves qui restent? Certes, il a la possibilité de le faire. Mais est-ce qu’il le fera? La réponse est en relation avec le coût d’une telle action. S’il évalue que l’inconvénient de fermer son usine est plus élevé que de garder ce qu’il en reste en fonction, il ne le fera pas. Il le fera s’il croit l’inverse», conclut le spécialiste.