Les lockoutés de l’ABI ont de quoi se réchauffer, non seulement physiquement, mais aussi moralement, avec la poursuite des négociations.

Négociations à l'ABI: une autre dose d'espoir

Bécancour — Commence-t-on à voir la lumière au bout du tunnel dans le long conflit à l’Aluminerie de Bécancour? Les derniers événements semblent le laisser croire. En effet, non seulement les négociations se poursuivent-elles, mais l’assemblée générale d’information qu’avait planifiée de longue date le Syndicat des Métallos pour le 12 février a été annulée lundi.

Le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, accueille favorablement la poursuite des négociations et l’annulation de l’assemblée syndicale. «J’ai l’impression qu’on est dans une phase cruciale du règlement du dossier. Je suis confiant que s’ils retardent, c’est possiblement parce qu’ils veulent aller plus loin et raffiner la position avant d’aller au vote. Que le monde se parle, je trouve ça rien que positif. L’usure est en train de finir son oeuvre des deux côtés. J’aime bien mieux ça que d’entendre dire qu’on a rompu les négociations. Ça, ce serait moins drôle. Je suis bien confiant que ça finisse enfin», a conclu le premier magistrat.

De son côté, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, interprète positivement le report de l’assemblée générale du Syndicat. «Si on était dans une impasse, je pense qu’on le saurait et ils l’auraient annoncé en assemblée générale. Moi, j’ai de l’espoir. Je trouvais que c’était bon signe la semaine passée qu’ils se rencontrent de nouveau. Et c’est une bonne idée qu’ils fassent ça entre eux parce que j’ai toujours dit que le conflit se réglerait entre ces deux parties-là», conclut-il.

Et au moment où les lockoutés reçoivent de nouveaux appuis, le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, croit que «la pression est à son maximum», surtout du côté de l’employeur.

D’abord, il souligne qu’ABI fonctionnait sans la fonderie durant le lock-out, car la production était acheminée sous la forme d’aluminium chaud vers les deux établissements de Sural, à Bécancour et Victoriaville, ainsi qu’à la Fonderie de Shawinigan. Mais, dit-il, le fait qu’ABI a cessé d’acheminer de l’aluminium vers Sural, prétendument à cause d’un défaut de paiement, a abondamment compliqué le travail des cadres. Pourquoi? Parce que cela a obligé ABI à ouvrir sa fonderie pendant le conflit afin de traiter l’excédent d’aluminium qui sortait du département de l’électrolyse. Donc, les cadres doivent prendre en charge un département additionnel, celui de la fonderie, ce qui complique leur effort.

En effet, la Fonderie de Shawinigan n’est apparemment pas en mesure d’absorber la production des 120 cuves toujours en état de fonctionnement. En outre, ABI se retrouve avec abondamment de déchets d’anodes non recyclés dans l’usine dont elle est incapable de se débarrasser faute de preneurs. Ces déchets d’anodes proviennent du fait qu’ABI n’est pas en capacité de faire fonctionner son département de carbone pendant le conflit.

«Cela nous permet de croire que l’employeur souhaite repartir son usine. À cet égard, c’est lui qui a contacté le syndicat des travailleurs pour relancer les négociations intensives. Il a même affiché des postes, sous entendant que son usine allait rouvrir sans attendre la signature d’une entente de principe», fait remarquer le spécialiste.

Et selon lui, ABI prend certainement aussi en compte que les 127 lockoutés qui ont quitté pour la retraite depuis le début du conflit rénove dans une certaine mesure la force active. «Cela donne potentiellement un plus grand espace aux jeunes travailleurs, ce qui, aux yeux de la compagnie, représente un atout dans le cadre du virage technologique qu’elle dit vouloir entreprendre», croit-il.

«À ce sujet, le ministère de l’Économie du Québec est certainement sensible. Des pourparlers sont apparemment en cours avec ABI. Dans de tels dossiers, le gouvernement du Québec a traditionnellement appuyé financièrement les entreprises. Par conséquent, il n’y a pas de raison qu’il ne le fasse pas pour ABI. Cela peut jouer un rôle important dans le dénouement du lock-out. N’oublions pas que le premier ministre du Québec s’est engagé à s’impliquer dans ABI. Québec prévoit un surplus financier de plus de quatre milliards de dollars. En clair, le gouvernement du Québec ne manque pas d’argent pour agir dans le dossier ABI», renchérit M. Bernatchez.

Du côté des travailleurs, celui-ci considère que le lock-out de 13 mois «exaspère sans doute les plus patients d’entre eux». «En clair, les lockoutés veulent retourner au travail», soutient-il.

Cela étant, lorsque le Syndicat mentionne que les lockoutés souhaitent une convention collective négociée et non imposée, c’est une position crédible, du point de vue de M. Bernatchez, «tenant compte d’une allocation syndicale de soutien qui est, somme toute, appréciable», sans compter la possibilité de s’adonner à d’autres activités rémunérées.

Et, après avoir fait des dons ponctuels, il y a ce nouvel appui des 2500 travailleurs d’ArcelorMittal sur la Côte-Nord qui verseront des contributions récurrentes, ce qui représente un montant hebdomadaire de près de 9000 dollars. Un montant oscillant entre deux et cinq dollars par semaine selon les sections locales sera prélevé pour soutenir les lockoutés, «tant que durera le conflit». Une expression qui, d’après M. Bernatchez, trahit la stratégie de fermeté qui est maintenue par le Syndicat des Métallos.

À son avis, les stratégies actualisées par l’employeur au cours des dernières semaines, qu’il s’agisse des postes affichés et de sa démarche vers le syndicat proposant une négociation intensive, «laisse croire que l’employeur est davantage pressé par le temps que ne le sont les travailleurs».

«Le fait qu’ils doivent rouvrir sa fonderie sans ressource additionnelle, juxtaposé au cumul de déchets d’anodes, l’encourage davantage au compromis. Cette situation n’avait probablement fait l’objet d’une prévision de sa part. Sans compter qu’en présence des dispositions anti-briseurs de grève du Code du travail, l’employeur ne peut la contourner. Ainsi, l’employeur se retrouve davantage coincé qu’il ne l’était», affirme-t-il.

Pour lui, l’engagement antérieur de l’État juxtaposé aux intentions de rénovations technologiques de l’usine ABI et les contraintes techniques accrues de l’employeur incite à croire à une réouverture de l’usine «nonobstant une fermeté syndicale apparente».

«Sous cet angle, l’employeur pourrait devoir se compromettre davantage que les travailleurs. Dans tout cela, ce qui compte, c’est que l’usine redémarre et que sa technologie productive puisse être améliorée dans un contexte de profitabilité raisonnable. Dans l’état actuel des choses, tenant compte d’une pression accrue, l’employeur se retrouve placer dans la dichotomie suivante : fermer ou rouvrir. Mais si on retrace les moments stratégiques de ce lock-out, il y a davantage de raisons de rouvrir l’usine ABI que de la fermer. Vive la poursuite des négociations intensives», confie M. Bernatchez.

Les 1030 travailleurs et travailleuses d’ABI sont en lock-out depuis le 11 janvier 2018. Les négociations achoppaient sur le financement du régime de retraite et le respect de l’ancienneté dans les mouvements de main-d’œuvre.