Mariatou Diallo n’a pas payé son loyer depuis mars, quand elle a perdu son travail dans le secteur de la santé. Elle appuie le mouvement «Cancel Rent» (annulez les loyers) lors d’une manifestation dans le quartier du Bronx à New York.
Mariatou Diallo n’a pas payé son loyer depuis mars, quand elle a perdu son travail dans le secteur de la santé. Elle appuie le mouvement «Cancel Rent» (annulez les loyers) lors d’une manifestation dans le quartier du Bronx à New York.

Vague massive d'expulsions en vue aux États-Unis

John Biers
Agence France-Presse
NEW YORK — La pandémie a mis à mal les finances de dizaines de millions de ménages américains qui peinent à payer leurs loyers, faisant craindre une vague massive d’expulsions si les responsables politiques ne se mettent pas rapidement d’accord sur de nouvelles aides.

La crise du logement «ressemble déjà à un tsunami», affirme Bambie Hayes-Brown, de la coalition d’associations Georgia Advancing Communities Together.

Ces organisations qui tentent d’aider les familles ayant du mal à se loger en Géorgie, dans le sud du pays, ont rapidement dépensé les subventions reçues depuis le début de la pandémie. «Nous avons été inondés de demandes», assure Mme Hayes-Brown.

À New York, Mariatou Diallo n’a pas payé son loyer depuis mars, quand elle a perdu son travail dans le secteur de la santé.

«Je suis très inquiète, car j’ai un enfant de huit ans et si je suis expulsée, je n’ai aucune idée de ce que je vais faire», dit-elle à l’AFP.

Selon des données du Bureau du recensement, environ 30 % des Américains disent actuellement avoir peu ou pas confiance en leur capacité à payer le loyer du mois suivant.

Jusqu’à 40 millions de personnes courent le risque d’être expulsées dans les prochains mois, estime le centre de réflexion Aspen Institute.

Fin des moratoires

Les locataires ont parfois cessé de payer leur propriétaire depuis plusieurs mois, mais les moratoires sur les expulsions décrétés par plusieurs États sont levés peu à peu.

Et l’aide de 600 dollars par semaine accordée par le gouvernement fédéral aux personnes ayant perdu leurs revenus a expiré le 31 juillet.

«Sans les 600 dollars, personne ne peut payer le loyer», affirme Yudy Ramirez qui a perdu son travail de femme de ménage dans un hôtel de Manhattan en mars.

Elle n’a pas versé les 1000 dollars par mois pour son appartement dans le Bronx en juillet et août. Âgée de 46 ans, elle ne sait pas quand elle retrouvera son travail et va bientôt perdre son assurance-maladie.

Comme Mariatou Diallo et une cinquantaine de manifestants, elle participait lundi à un rassemblement réclamant l’annulation des arriérés devant le tribunal des affaires immobilières dans le Bronx.

«Catastrophe épique»

La menace est encore plus importante dans ces quartiers populaires où habitent principalement des minorités, et où la COVID-19 a fait plus de morts et provoqué plus de pertes d’emplois.

À New York, les expulsions sont interdites jusqu’au 4 septembre, mais les propriétaires peuvent déjà déposer des dossiers devant les tribunaux.

Les locataires new-yorkais ont toutefois le droit de suspendre leurs paiements s’il y a un problème dans l’appartement : Yudy Ramirez prévoit de poursuivre son propriétaire en justice pour des réparations sur la porte d’entrée et dans la salle de bains.

Mais ce droit n’existe pas en Géorgie, rappelle Erin Willoughby, directrice du Centre de ressources juridiques sur l’immobilier de Clayton Housing Legal Resource Center.

Si les locataires ne répondent pas sous une semaine à une lettre exigeant le paiement du loyer, la machine à expulsions se met immédiatement en marche, déplore-t-elle.

Dans l’Arkansas, dernier État du pays à condamner pénalement les locataires en cas de non-paiement du loyer, ces derniers ont peu de droits.

Ils peuvent au mieux tenter d’éviter que l’expulsion ne figure dans leur casier judiciaire, souligne John Pollock, coordinateur de la Coalition nationale pour un droit à un avocat.

Le pays fait face selon lui à une «catastrophe épique» si les responsables politiques ne parviennent pas à se mettre d’accord.

La Maison-Blanche et les démocrates du Congrès ne parviennent pas à trouver un accord sur un nouveau plan d’aide.

L’opposition propose de consacrer 100 milliards de dollars aux loyers impayés et de prolonger l’aide de 600 dollars par semaine aux chômeurs. Des propositions jugées trop généreuses par le camp républicain.

Le président américain Donald Trump a signé la semaine dernière un décret destiné à aider les locataires et propriétaires affectés par la pandémie. Mais pour M. Pollock, il «ne sert à rien», car il n’apporte pas immédiatement de propositions et ressources concrètes.

Ady Carrillo à gauche, lors d’une manifestation contre le paiement des loyers dans Chinatown, à Los Angeles. «Cela fait trois mois qu’on ne paie plus le loyer. La seule option qu’a eue mon mari, c’est de rejoindre l’armée», explique la femme de 48 ans, avant d’éclater en sanglots.

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L'armée, la grève du loyer ou dormir sous un pont...

LOS ANGELES — Sans emploi, terrifié à l’idée de se retrouver à la rue en pleine pandémie, Manuel Acero n’a pas eu d’autre choix : il a rejoint les rangs de l’armée américaine.

Dans le studio qu’il loue à Los Angeles, son épouse Ady Carrillo, inconsolable, rassemble ses forces pour sortir manifester et réclamer aux autorités une suspension des loyers pour les personnes dans le besoin ainsi que l’annulation des mois d’impayés accumulés.

«Cela fait trois mois qu’on ne paie plus le loyer. La seule option qu’a eue mon mari, c’est de rejoindre l’armée. Pas le choix», explique à l’AFP Mme Carrillo, 48 ans, avant d’éclater en sanglots.

«J’ai peur qu’ils l’envoient à l’étranger», dit-elle. «S’il meurt, je meurs aussi».

Panique

Avec un taux de chômage monté en flèche en raison des mesures liées à la pandémie de coronavirus, les autorités — fédérales, des États et locales — ont suspendu les expulsions des locataires ayant des arriérés. Mais que se passera-t-il une fois que l’interdiction sera levée? Beaucoup ont commencé à paniquer.

D’ores et déjà, le département du shérif de Los Angeles a repris depuis la semaine dernière les expulsions ordonnées avant le mois de mars, ont rapporté des médias locaux.

«Annulez les loyers!», «Avoir un logement est un droit humain!», scande Annie Shaw dans un mégaphone au milieu d’un petit groupe qui se dirige vers la mairie de la ville pour demander des solutions.

«Nous exigeons des mesures fortes comme la suspension des loyers parce que c’est quelque chose qui va protéger la communauté», dit cette militante.

Los Angeles est sixième dans le classement des villes américaines pour les loyers les plus élevés, selon le site immobilier Zumper.

«Ç’a été tellement dur pour moi de payer le loyer pendant la pandémie. Je suis femme de ménage et avant, je gagnais 700 dollars par semaine. Maintenant c’est seulement 100 ou 200 dollars», explique Rosa Hernández, qui manifestait lundi à Los Angeles, comme Mme Carrillo.

«Il va y avoir des émeutes»

Les manifestations appelant à des «grèves du loyer» se sont répétées dans plusieurs villes des États-Unis depuis le début de la pandémie, qui a coûté la vie à plus de 164 000 personnes dans le pays.

«Nous n’allons pas payer et il va y avoir des émeutes parce que les gens vont comprendre que le gouvernement se fiche complètement d’eux si les loyers ne sont pas annulés», lance Lydia Nicholson, de LA Tenants Union, qui milite pour les droits des locataires.

«Ça ne va être beau à voir pour personne s’ils nous obligent à faire quelque chose qu’on ne peut clairement pas faire», ajoute-t-elle, en référence au paiement des loyers.

Un responsable local de Los Angeles a affirmé, dans un mémo auquel le quotidien Los Angeles Times a eu accès, que toute mesure de ce type violerait la loi et coûterait plus d’un milliard de dollars à la ville en compensation aux propriétaires.

Sollicité sur cette question, le bureau du maire Eric Garcetti n’avait pas encore réagi.

Les propriétaires, de leur côté, assurent que geler les loyers affecterait non seulement l’entretien des logements, mais aussi le paiement des impôts, cruciaux pour les budgets municipaux.

Si on suspend les loyers, «on ne fait que déplacer la dette plus haut dans la chaîne alimentaire», estime Jay Martin, directeur d’un programme représentant les propriétaires de logements à loyer encadré à New York.

Beaucoup de propriétaires «sont en train de travailler avec leurs locataires et d’effacer une partie du loyer», explique-t-il. «Un locataire qui paie une partie du loyer, c’est mieux qu’un locataire qui ne paie rien.»

Le président Donald Trump a récemment dévoilé un nouveau plan d’aide par décret en faveur des millions d’Américains menacés d’expulsion de leurs logements, mais la situation reste extrêmement précaire pour beaucoup de travailleurs.

«Je vais devoir aller dormir sous un pont», se désole Joaquín Gutiérrez, 63 ans, au chômage depuis février, qui envisageait de regagner son Salvador natal quand a éclaté la pandémie.

Il n’a pas d’argent pour se nourrir, et encore moins pour les 500 dollars pour la chambre qu’il loue.

«L’unique solution, c’est que je m’en aille», dit-il, en demandant au gouvernement salvadorien de le rapatrier.