Anielle Franco (à gauche) est la soeur de Marielle Franco, une militante lesbienne assassinée en mars dernier à Rio.

«Nous nous sentons en danger» au Brésil

PARIS — «Je sais qu’en tant que femme noire, ayant eu une sœur homosexuelle, je suis en danger» aujourd’hui au Brésil, a confié mardi à l’AFP Anielle Franco, 34 ans, en marge du Sommet mondial des défenseurs des droits humains à Paris. Sa sœur Marielle, une élue noire charismatique, dénonçait le racisme, la violence policière, et était engagée pour les droits des femmes et LGBT. Son assassinat en mars à Rio avait fait la une des journaux.

Q  Quelle est votre réaction après l’élection à la tête de votre pays de Jair Bolsonaro, coutumier de dérapages racistes, homophobes et misogynes?

J’ai très peur de ce qu’il va faire, mais j’ai aussi très peur de l’attitude des gens qui ont voté pour lui. Depuis dimanche, il y a eu de nombreux incidents de violences à Rio, de gens qui s’insultent, qui se battent... Bolsonaro avait dit qu’il allait «nettoyer» — c’est le terme qu’il a utilisé — le pays des homosexuels, des pauvres et des noirs. Donc oui, j’ai peur de lui, et de ce que les militaires pensent qu’ils auront le droit de faire. Mais aussi, des gens «normaux», si ces derniers pensent qu’ils vont être autorisés à porter des armes, s’ils pensent que la famille traditionnelle est supérieure à tout autre type de famille et que les familles homosexuelles n’ont pas le droit d’exister. Je pense que les gens se cachaient derrière leurs opinions, et Bolsonaro vient juste de leur donner le droit de crier leurs inepties à voix haute. Donc oui, nous avons très peur et nous nous sentons en danger. Je pense qu’une partie de la population en avait assez du PT (Parti des Travailleurs — gauche, qui a gouverné le Brésil de 2003 à 2016, NDLR), de Lula et tous les autres. Vous pouvez en avoir assez de la corruption, mais vous ne pouvez pas perdre la démocratie... Ses partisans disent avoir voté Bolsonaro pour mettre fin à la corruption, mais ils ne réalisent pas qu’ils ont voté pour quelqu’un qui propage la haine entre les gens, et qui va restreindre leurs droits et leurs libertés. Je voudrais demander aux ONG et aux organisations de défense des droits de l’Homme de garder un œil sur le Brésil et de continuer à nous aider malgré l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir.

Q  Votre famille est-elle menacée?

R  Nous recevons différents types de menace : en face à face et sur les réseaux sociaux. Il y a à peu près trois semaines, par deux fois, j’étais avec ma fille dans un grand centre commercial de Rio, et des gens portant des t-shirts à l’effigie de Bolsonaro nous ont crié dessus, terrorisant ma fille de deux ans. Ils criaient : «Bolsonaro arrive et vous n’aurez plus votre place ici», «vous devriez vous taire et arrêtez de parler de votre sœur», «vous pourriez bien être la prochaine tuée»... Et sur les réseaux sociaux, notre famille est souvent menacée. J’ai reçu par exemple ce message : «ferme-la, espèce d’esclave». On ne sait pas trop comment réagir, on envoie des copies de ces messages à des avocats. Nous n’avons pas de mesures de sécurité spéciale depuis que Marielle a été tuée. Ce qui est étrange, c’est que nous avons des amis qui nous disent : «On t’aime, on est avec vous, on est désolés pour Marielle» mais qui ont voté Bolsonaro... Je sais qu’en tant que femme noire, ayant eu une sœur homosexuelle, je suis en danger. Mais je suis sûre que les organisations de défense des droits LGBT au Brésil ne vont pas se cacher, elles vont continuer à se battre, à se montrer au grand jour, et à proclamer : «nous existons; notre amour existe».

Q  Où en est l’enquête sur la mort de votre sœur, 38 ans, dont la voiture a été criblée de balles le 14 mars?

R  Nous n’avons eu aucune piste jusqu’ici. Et je suis très triste d’avoir à dire cela, mais à ce jour, avec Bolsonaro et son entourage à la tête du Brésil, je ne sais pas si on arrivera à savoir un jour qui l’a tuée. Je ne pense pas que Bolsonaro se préoccupera de savoir qui a tué Marielle. Malheureusement, cela ressemble au «crime parfait» : pas de caméras de surveillance, aucun témoin, la police ne nous donne aucune réponse depuis presque huit mois...