La réserve forestière Amurum, en 2014. Des années de violence et de querelles ethno-religieuses dans l’État du Plateau, au Nigeria, ont éloigné les touristes de ces paysages de grande beauté. Des passionnés de randonnée ont toutefois décidé de renverser la tendance, malgré le danger.

Nigéria: randonnée au coeur de la violence

JOS — «Terre de paix et de tourisme» : les vieilles plaques d’immatriculation des voitures portent encore cette inscription si chère aux habitants du Plateau, dans le centre du Nigeria. De jeunes passionnés de randonnée comptent faire revivre le slogan, malgré la violence qui éreinte leur belle région.

Chaque week-end, Andrew Niagwan et ses amis défient l’insécurité pour tracer de nouveaux sentiers de balade et relancer le tourisme dans des paysages verdoyants à couper le souffle.

«Nous avons déjà une soixantaine d’itinéraires et nous continuons d’en découvrir», raconte entre deux foulées de géant ce trentenaire de près de deux mètres, en arrivant au sommet des Shere Hills, une chaîne montagneuse qui attirait autrefois des touristes de tout le pays.

Armé d’une bombe de peinture blanche, Andrew dessine des flèches sur les cailloux qui jalonnent le parcours. Un peu plus loin, un guide ouvre la voie à travers la végétation dense, à grands coups de machette.

«Pendant des années, plus personne n’a sillonné les environs, mais grâce à nous, la fièvre de la randonnée est de retour!» dit fièrement Andrew, qui a créé en 2013 le «Jos Plateau Hikers club» avec son ami et mentor français Yves Gattepaille, 82 ans, dont plusieurs décennies à arpenter la région à pieds.

Le micro-climat d’une fraîcheur exceptionnelle dans un pays souvent suffocant, la beauté des dômes rocheux et ses établissements hôteliers ont longtemps fait de l’État du Plateau le lieu de villégiature favori des riches Nigérians et des expatriés.

Mais au début des années 2000, les ardeurs des touristes et des randonneurs ont été refroidies par les violences entre communautés chrétienne et musulmane qui ont secoué la capitale régionale Jos et ses environs, faisant plus de 10 000 morts selon l’ONG Human Rights Watch.

Au carrefour d’un nord majoritairement musulman et d’un sud à dominante chrétienne, la région de Jos a fait partie de la zone d’influence du Califat peul de Sokoto avant la colonisation anglaise.

Mais les communautés autochtones, aidées par le relief montagneux qui empêchait les conquérants de passer à cheval, ont résisté à la vague d’islamisation venue du nord. À la place, le Plateau est devenu dès le 19e siècle une terre de missionnaires chrétiens.

L’histoire récente a encore montré que les vieilles querelles ethno-religieuses pouvaient ressurgir à tout moment : en juin, après trois années d’accalmie, plus de 200 villageois ont perdu la vie dans des massacres attribués à des éleveurs peuls musulmans près de Jos, où des émeutes ont éclaté dans la foulée.

Au fil des vagues de violences, l’économie locale a sombré, près de 80 % des expatriés ont plié bagage, nombre d’entreprises ont fermé et le taux de chômage a explosé.

À l’image d’un secteur touristique décadent, l’Hôtel Hill Station, qui fut longtemps l’établissement le plus prestigieux de Jos, semble désormais figé dans la poussière et le silence, tandis que ses murs se lézardent lentement.

«Le temps où la reine d’Angleterre venait y séjourner est loin», soupire Mankat Dewa, un entrepreneur local, évoquant la visite d’Elizabeth II en 1956, lorsque l’hôtel accueillait encore de fastueux banquets dans ses jardins luxuriants.

«Jos devrait être la première destination touristique du Nigeria, mais la mauvaise gouvernance et les crises successives ont tout détruit», affirme ce patron de restaurant de 34 ans.

Conscient du potentiel de la région, le gouverneur du Plateau, Simon Lalong, a affirmé début novembre vouloir «ressusciter» le tourisme lors d’une conférence sur le sujet à Jos.

«Nous allons accorder davantage d’attention au tourisme comme source de revenus non seulement pour l’État du Plateau, mais pour le Nigeria», afin d’inciter les Nigérians à passer leurs vacances chez eux «plutôt que de se ruer au Kenya ou en Grande-Bretagne», a-t-il déclaré.

La pratique de la rando, qui permet une bouffée d’air frais, est en plein essor : après le «Jos Plateau hikers club», des nouveaux venus comme «The hike team», «Jos hike it», «The Wayfarers of Jos» organisent désormais chaque week-end des marches en montagne.

Jeunes de Jos, mais aussi expatriés européens et américains — dont des ambassadeurs — se retrouvent désormais pour des barbecues, des baignades dans les lacs et les cascades qui rassemblent parfois jusqu’à une centaine de personnes.

«Bien sûr, il faut s’adapter. Nous évitons les zones où des attaques ont eu lieu ces derniers mois», reconnait Andrew Niagwan. Et «quand nous organisons un week-end camping en pleine nature, nous gardons secret le lieu exact de la randonnée jusqu’au dernier moment».

Ce jeune diplômé en psychologie veut rester optimiste : «Jusque-là, nous n’avons jamais eu de problème.»

«Pendant les violences, avec le couvre-feu, on restait calfeutré à la maison, Internet était notre principal compagnon», souligne Metou Kwallo, une randonneuse de 26 ans. «Mais nous sommes fatigués de tout ça (...) nous n’allons pas vivre indéfiniment dans la peur.»