À l’avant : Mariam Diama Sanogo et Mario Côté À l’arrière : Ismaila Aboubacar Yalcouye, Hugo Fleury, Sidy Oumar Cissé et Jean-Paul Riverin

Lutter contre la corruption, entre Québec et le Mali

La lutte contre la corruption ne peut se réaliser sans relever le défi de l’emploi chez les jeunes, croient Mariam Diama Sanogo, Ismaila Aboubacar Yalcouye et Sidy Oumar Cissé, trois jeunes impliqués au sein des Communautés de pratique en matière de lutte contre la corruption (CPLC) au Mali. De passage dans la Capitale-Nationale, ils comptent adapter le modèle des Carrefours jeunesse-emploi (CJE) aux réalités socioéconomiques du pays, alors qu’une déclaration d’engagement lie désormais les deux parties.

Ismaila Aboubacar Yalcouye et Mariam Diama Sanogo sont respectivement vice-président et chargée des relations avec les institutions du CPLC de Bamako. Sidy Oumar Cissé, lui, est président de l’entité de Gao, au nord du Mali.

Diplômés, déjà impliqués dans la société civile pour la plupart, ces jeunes possédaient une bonne connaissance de l’environnement dans lequel ils se sont lancés, il y a près de quatre ans. Le projet JUPREC est déployé au Mali depuis 2015, et s’achèvera en 2020. 

Pour assurer la pérennité de leurs actions et pour leur survie, ils ont choisi d’emprunter le chemin de la formation, de l’information et de la sensibilisation, plutôt que celui de la revendication et du militantisme. «Par leur manière de faire, ils évitent de se mettre en danger. Mais leur travail reste délicat. Si on les voyait comme des fauteurs de trouble, ça serait dangereux», marque Jean-Paul Riverin, responsable du volet Gestion de l’intégrité et lutte à la corruption du projet JUPREC — ENAP. 

«Nous ne sommes pas un groupe de pression, précise M. Oumar Cissé. Nous ne dénonçons pas des personnes. Nous exposons les pratiques corruptrices afin d’améliorer les conditions de vie des populations, principalement des jeunes et des femmes.»

Jean-Paul Riverin se rend près de quatre fois par année au Mali. Si, à Bamako, la situation est un peu plus stable, dit-il, le nord du Mali demeure un refuge pour les groupes terroristes depuis le début de la crise, en 2012. Ils y mènent des attentats visant notamment les forces de l’ordre maliennes et les membres de la mission de maintien de la Paix des Nations Unies (MINUSMA), en vigueur depuis le 25 avril 2013.

Le projet JUPREC est financé par le gouvernement canadien. Les méthodes sont surveillées et doivent être sécuritaires, selon M. Riverin. «Les Occidentaux n’interviennent pas sur le terrain au nord. Ce sont nos amis Maliens qui y assurent le service.»

Pour ces jeunes, la lutte contre la corruption et le chômage sont «le recto et le verso d’une même feuille». «Le sac vide ne peut pas se tenir debout, laisse tomber M. Aboubacar Yalcouye. Les gens désœuvrés, sans perspectives d’emploi, sont sujets à pratiquer la corruption et s’exposent à l’extrémisme violent. La corruption est multidimensionnelle.» 

Selon les estimations de l’Organisation internationale du travail (OIT), le taux de chômage chez les 15-24 ans au Mali atteignait 24,8 % en 2018. 

«Il faut comprendre les effets de la corruption pour réduire le taux de chômage», fait valoir M. Oumar Cissé. Il cite l’exemple des examens et des concours pour accéder à la fonction publique. «Les postes sont vendus à ceux qui ont les moyens. Il n’y a pas d’égalité de chances.»

Le Carrefour jeunesse-emploi de la Capitale-Nationale intervient auprès des jeunes depuis plus de 20 ans. Son modèle permettra d’améliorer les prestations de services des CPLC et l’employabilité des jeunes Maliens dans la foulée, estiment les deux parties. 

Afin d’arrimer l’ensemble des Communautés de pratique implantées un peu partout au Mali, les CPLC ont la ferme intention de se doter d’un comité exécutif national. «Nous voulons créer un noyau dur», lance Mme Diama Sanogo. 

Depuis 2017, avec leurs consœurs et confrères des Communautés de pratique, Ismaila Aboubacar Yalcouye, Mariam Diama Sanogo et Sidy Oumar Cissé organisent la Semaine de la jeunesse contre la corruption au Mali. Au terme de ce «brassage communautaire», des recommandations sont adressées aux populations et acteurs étatiques. Et déjà, le changement est tangible.

La création de l’Office central de la lutte contre l’enrichissement illicite oblige désormais les fonctionnaires à déclarer leurs biens; quelque 90 organisations se sont jointes aux 10 initiatrices depuis 2016; les différentes structures militant contre la corruption, tant gouvernementales que non gouvernementales, discutent dorénavant autour d’une même table de négociations; un partenariat a été établi avec le Bureau du Vérificateur général du Mali. 

«Mais surtout, dit Sidy Oumar Cissé, on parle maintenant de corruption dans le pays. Avant, le sujet était tabou. Les gens prêtent attention. Les autorités ont aussi des oreilles attentives.» Dans la foulée, les CPLC comptent bien mettre sur pied des centres d’écoute afin d’orienter, référer et conseiller les victimes de corruption. «Nous voulons cartographier les intervenants parmi les acteurs de la lutte», précise-t-il.

Avec le temps, ces jeunes ont acquis une crédibilité, qui fait même l’affaire des autorités vu l’ampleur du phénomène, selon Jean-Paul Riverin. Ils sont devenus une voix officielle pour parler à la jeunesse au pays.

Les femmes et la corruption

Du 17 au 24 janvier dernier, la troisième Semaine de la jeunesse contre la corruption au Mali a abordé le thème de la corruption en milieu scolaire. Les femmes sont les premières victimes de ces pratiques dans le système d’éducation. 

Chantage, harcèlement, rapports sexuels sous la contrainte, agressions : la corruption dans les écoles et les universités peut prendre diverses formes. Jean-Paul Riverin évoque les «NTS», ces «notes transmissibles sexuellement». Elles deviennent, pour quelques professeurs ou personnes en position d’autorité, un moyen de pression afin d’obtenir les faveurs sexuelles, de l’argent et autres services de certaines étudiantes. 

«C’est un véritable trafic, quelque chose de reconnu», dit-il.

Pour lutter contre les conséquences de la corruption qui affectent les jeunes femmes universitaires, le Collectif des étudiantes résidentes dans les campus universitaires de Bamako (CERCUB) vient d’ailleurs d’être mis sur pied.

«Les femmes sont au cœur du système éducatif, explique Mariam Diama Sanogo. Nous abordons des thématiques spécifiques aux femmes pour qu’elles transmettent des valeurs d’intégrité au sein de la cellule familiale.»

Le projet JUPREC

Ces communautés de pratique résultent du projet Justice, prévention et réconciliation (JUPREC), initiative conjointe d’Avocats Sans Frontière, du Centre d’étude et de coopération internationale (CECI), puis de l’École nationale d’administration publique du Québec (ENAP), en charge du volet Gestion de l’intégrité et lutte contre la corruption. 

Programme international de formation aux droits humains

Après leur séjour à Québec, Mariam Diama Sanogo, Ismaila Aboubacar Yalcouye et Sidy Oumar Cissé feront un saut de trois semaines à Montréal, du 9 au 28 juin, pour participer au Programme international de formation aux droits humains (PIFDH) d’Equitas. Quatre-vingt-seize défenseuses et défenseurs des droits humains provenant de 48 pays sont attendus pour cette 40e édition.

«Au cours des 40 dernières années, le PIFDH a contribué à créer l’une des plus importantes communautés internationales de leaders des droits humains, indique Ian Hamilton, directeur général d’Equitas. Ce réseau est composé de plus de 4300 défenseurs des droits humains qui ont été formés ici, à Montréal, et qui jouent des rôles cruciaux dans leurs pays.» 

En 2003, l’agence canadienne du développement international a démontré que le PIFDH a amené d’importants changements sociaux dans le monde, rapporte Equitas.

La formation offerte par le centre international d’éducation aux droits humains est centrée sur l’expérience et les compétences des intervenants, dans une approche participative. 

«Nous vivons une crise multidimensionnelle dans laquelle la violation des droits humains commence à être très inquiétante, conclut Sidy Oumar Cissé. Il est essentiel de partager les solutions et les connaissances.»