Le remorqueur Linda Girl des iles Caiman, arrive pour le sauvetage de la goelette Grosse-Ile.

La goélette Grosse-Île sera enfin remorquée, 97 jours après son échouement à Cuba

MONTRÉAL — Il aura finalement fallu 97 jours avant que la goélette Grosse-Île, échouée volontairement par le capitaine Didier Épars sur une plage cubaine isolée le 27 janvier dernier pour éviter le naufrage, puisse quitter l’île antillaise avec l’aide d’un remorqueur nolisé aux îles Caïmans.

Cette opération met fin à un long et pénible séjour de plus de trois mois au cours desquels le capitaine Épars a vu son bateau menacé de saisie dans un contexte de légalité douteuse, a dû secouer l’inertie de son assureur et contourner comme autant d’écueils les multiples embûches mises sur son chemin par les autorités cubaines, les militaires locaux et les intermédiaires maritimes.

Encore là, le choix du chantier maritime reste à finaliser, les tractations étant difficiles entre Didier Épars, l’assureur et les chantiers proposés au Mexique et aux îles Caïmans.

Cependant, le seul fait d’entrevoir un départ de l’endroit représente un soulagement pour le capitaine Épars, vétéran navigateur qui a lui-même restauré la Grosse-Île.

La goélette est en garde à vue depuis son échouement à Maria La Gorda, un centre de villégiature géré par l’armée cubaine qui a aussi une petite base militaire adjacente à l’hôtel. L’endroit est complètement isolé à dans le parc national Guanahacabibes, un territoire de 400 kilomètres carrés sur la péninsule du même nom à l’extrémité ouest de l’île de Cuba où il n’y a aucun habitant.

Son interminable séjour a ouvert la porte à un pillage éhonté de la Grosse-Île, dernière goélette du Saint-Laurent toujours en activité.

Un cauchemar éveillé

Depuis la date fatidique du 27 janvier, où une avarie de moteur en pleine tempête l’a obligé à s’échouer pour sauver le navire, sa vie et celle de son fils Vincent, Didier Épars n’a eu que de faux espoirs à se mettre sous la dent.

Confiné à son hôtel la nuit parce que les militaires lui avaient interdit de camper sur la plage pour surveiller son navire, Didier Épars a été condamné à constater la disparition, parfois sur une base quotidienne, de tous ses biens en se rendant à son voilier le matin venu.

Les pillards s’en sont ainsi donné à coeur joie, se montrant étonnamment bien organisés pour une région inhabitée du parc national, occupée seulement par l’hôtel et la petite base militaire.

Pigeant d’abord dans son atelier, ils ont fait main basse sur tous les outils, des pièces de moteur et la plupart des objets qui n’étaient pas fixés.

Devenant plus hardis, avec le temps, ils ont poussé l’audace jusqu’à voler, au début d’avril, deux voiles - les flèches de misaine et de grande voile - un moteur hors-bord de dinghy, des antennes de GPS, des batteries et ainsi de suite.

Puis, lorsque les permis ont finalement été émis à la mi-avril, d’autres vols ont été perpétrés, les pillards allant jusqu’à découper la grande voile de la goélette pour en prendre la moitié, l’objet étant trop lourd et volumineux pour être pris d’un coup.

Didier Épars s’était vu obligé de sortir tout ce qu’il pouvait à la nage, incluant sa misaine, pour entreposer les maigres restants rescapés dans sa chambre d’hôtel. Ces vols ne sont pas une mince affaire: le coût d’une seule voile peut facilement atteindre des dizaines de milliers de dollars.

Qu’à cela ne tienne, les pillards y sont retournés jusqu’au dernier soir avant la venue du bateau de sauvetage pour y voler... son lavabo.

Les sauveteurs cubains n’ont pas été plus chanceux: arrivés avec leur bateau et, par voie terrestre un autobus d’équipement, ils ont eux-mêmes été victimes de pillage dans la nuit de samedi à dimanche.

Privé de médicaments

Peu de temps après son échouement, Didier Épars est arrivé au bout de ses médicaments pour le coeur et pour la maladie de Whipple, dont les symptômes sont fort douloureux.

Au début, les médecins de l’hôtel lui ont fourni des antibiotiques, mais après deux semaines, ils ont cessé de le voir; son état de santé n’a cessé de se détériorer depuis, ce qui ne l’a pas empêché de poursuivre ses efforts pour sortir la Grosse-Île de sa fâcheuse position.

L’ambassade canadienne, qui avait mis beaucoup de temps à intervenir, avait discrètement fait des représentations auprès des autorités cubaines au début du mois de mars pour faciliter l’obtention de médicaments et des permis requis, sans succès.

Le 10 avril, après une forte médiatisation des pillages et des retards constants dans l’émission des permis requis, l’ambassade a finalement envoyé une note diplomatique au ministère des Affaires étrangères de Cuba dans laquelle on demandait aux autorités locales de l’aider à trouver les médicaments dont il avait besoin et de faciliter l’émission des permis requis, en faisant part de la valeur du navire historique pour le gouvernement canadien.

Le lendemain, soit le 11 avril, le permis pour le remorquage était émis, mais en aucun temps les autorités cubaines ne sont intervenues pour que Didier Épars puisse avoir ses médicaments.

Le rôle de la garnison militaire locale

Dès le début de l’aventure, les militaires qui gèrent le lieu de villégiature ont rendu la vie difficile au capitaine Épars.

Ils lui ont d’abord fait comprendre que s’il quittait les lieux, son navire serait considéré comme abandonné et serait saisi.

Puis, des documents obtenus par La Presse canadienne démontrent qu’un représentant militaire cubain local a tenté de marchander la remise en liberté de M. Épars contre son voilier, et ce, dans une lettre écrite à la main, mais portant un sceau officiel cubain.

Par la suite, on avait fixé au 4 mars la date de saisie du bateau, estimant que la durée de temps échoué représentait dans les faits un abandon.

Or, au même moment, les médias canadiens ont été mis au courant de l’affaire à la suite d’un appel à l’aide lancé sur les réseaux sociaux et les autorités cubaines ont reculé.

Le 5 mars, la compagnie de sauvetage cubaine - aussi propriété de l’armée - s’était présentée sur place sans avertir personne et avait rebroussé chemin sans donner d’explications au capitaine Épars qui devait apprendre plus tard de son assureur qu’elle avait réclamé 270 000 euros (405 000 $ CAN) pour déséchouer la Grosse-Île, une somme ridicule selon les standards.

Après les vols, surtout de ses voiles, au début avril, Didier Épars a voulu porter plainte et les représentants militaires, après lui avoir donné rendez-vous, ne se sont pas présentés et, lorsqu’il est allé à leur rencontre, ont refusé de prendre la plainte.

Le capitaine était particulièrement abattu puisque le pillage avait cessé depuis une quinzaine de jours.

Didier Épars s’est d’ailleurs interrogé sur la provenance des pilleurs, le parc national étant inhabité.

Il est toutefois évident que plusieurs vols ont nécessité l’usage de bateaux, mais les seules embarcations à proximité sont celles de l’armée.

Or, celles-ci venaient d’être remises à flot peu de temps avant les vols après avoir été en réparation durant environ deux semaines.

Le rôle de l’assureur

Le bateau aurait dû être remorqué et réparé depuis longtemps, mais l’intermédiaire en assurances, la firme britannique Concept Special Risks, qui agit pour l’assureur Great Lakes Insurance SE, a mis beaucoup de temps avant d’intervenir, se livrant à un jeu de chat et de souris avec M. Épars durant plusieurs semaines.

D’un côté, l’intermédiaire faisait valoir qu’en vertu de sa police d’assurance, la compagnie devait lui rembourser les frais de remorquage qu’il aurait encourus - jusqu’à une certaine limite - alors que M. Épars demandait à la compagnie d’organiser elle-même le remorquage puisqu’il n’était pas en mesure de le faire lui-même à partir de son secteur isolé à Cuba.

Après une première publication de l’histoire de la Grosse-Île dans les médias au début mars, l’intermédiaire en assurance, qui avait cessé de donner signe de vie depuis des semaines, a mis les bouchées doubles pour tenter de trouver une solution.

Bien qu’après le naufrage, l’assureur avait refusé de renouveler la police d’assurance qui venait à échéance le 26 février, estimant le risque trop élevé, la firme avait quand même reconnu ses responsabilités pour les incidents survenus alors que la police était toujours en vigueur.

Le 23 mars, tout avait été mis en place pour le sauvetage et l’armée avait avisé Didier Épars que les opérations commenceraient le 26 mars.

C’était sans compter sur la multiplication des demandes de renseignements de la compagnie de sauvetage cubaine en vue d’obtenir le permis pour le remorqueur des îles Caïmans.

Ce permis, tel que mentionné plus haut, ne devait être livré que le 11 avril, après l’envoi de la note diplomatique de l’ambassade canadienne.

Et ce n’est que par la suite que les multiples intermédiaires oeuvrant pour les assurances dans ce dossier ont finalement pu tout mettre en place pour sortir la Grosse-Île de Cuba, une opération de cinq jours, mais pour laquelle il aura fallu attendre 97 jours.

Malgré plusieurs tentatives de son propriétaire, les autorités ont toujours refusé de lui donner ce statut parce qu’en le remettant à flot et en procédant à sa restauration, Didier Épars en a modifié la coque et ajouté des voiles.

Les nombreuses goélettes qui sillonnaient autrefois le Saint-Laurent et que l’on surnommait «voitures d’eau» effectuaient aux 19e et 20e siècles du cabotage - c’est-à-dire du transport de passagers et de marchandises sur courte distance - avec des goélettes à moteur.

La Grosse Île est la dernière goélette du Saint-Laurent toujours en activité.