La fin de l'éléphant en Afrique?

L’éléphant d’Afrique est le plus grand animal terrestre. Mais peut-être plus pour très longtemps. Chaque jour, en moyenne, 80 sont tués par des braconniers pour récupérer l’ivoire. Un animal à toutes les 15 ou 20 minutes. À ce rythme, l’animal aura disparu d’ici une génération. Survol du champ de bataille.

Lors de sa création, en 1938, le parc national de la Garamba, au nord de l’actuelle République démocratique du Congo, représentait l’Afrique coloniale de rêve. Un paysage de carte postale. La nature comme au commencement du monde. Des girafes. Des rhinocéros. Des lions. Des éléphants. L’Afrique de Tarzan, du Livre de la Jungle et de Babar, le rois des éléphants. 

De nos jours, le parc a perdu de sa magie. Le dernier rhinocéros a été massacré il y a 10 ans. Les girafes et les lions ont été décimés. Même les éléphants, jadis si nombreux, sont en péril. Au milieu des années 70, il étaient plus de 22 000. Aujourd’hui, leur nombre tourne autour de 1200. Signe des temps, certains groupes se déplacent surtout la nuit, afin d’échapper à la mort qui rode.

Pour son malheur, le parc de la Garamba se trouve au coeur d’une des zones les plus chaotiques de l’Afrique. Plusieurs groupes armés en font leur base arrière. Ils viennent d’aussi loin que le Darfour, dans l’Ouest du Soudan, pour braconner. Vrai que l’ivoire constitue une monnaie d’échange idéale. En plus, il se conserve facilement. «C’est mon compte d’épargne», expliquait Joseph Kony, le chef de la sanguinaire Armée de résistance du Seigneur, originaire de l’Ouganda.

À 100 $ le kilo, chaque défense d’éléphant représente une petite fortune, dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 36 $ par mois. On est loin de la chasse au papillon. Parfois, les braconniers se déplacent en commandos de plusieurs dizaines de combattants, équipés de lunettes de vision nocturne, de fusils d’assaut, de mitrailleuses lourdes et de lance-grenades. À l’occasion, ils se déplacent même en hélicoptère.

Au parc de la Garamba, la lutte contre le braconnage ressemble à une guerre sans fin. Chaque jour, environ 140 gardes-chasses risquent leur vie pour une paye de 250 $ par mois. L’argent, qui vient de grandes fondations internationales, a permis de réduire considérablement le braconnage. Mais le bilan est lourd. Entre 2006 et 2017, 19 gardes-chasses ont perdu la vie. 

Un journaliste du National Geographic raconte une patrouille. «À mi-chemin [...], nous arrivons à une clairière d’herbe calcinée sur les bords de la rivière Kassi, où s’est déroulée récemment une bataille entre les gardes-chasses et les braconniers de l’Armée de résistance du Seigneur. Deux braconniers ont été tués. J’aperçois les morceaux d’un crâne humain. Et je passe près de ramasser une grenade non dégoupillée, que j’avais d’abord pris pour un bébé tortue.» [1]

En Afrique, depuis deux siècles, le nombre d’éléphants a diminué de 98 %. On en dénombrerait aujourd'hui entre 350 000 et 400 000 individus.

Feu à volonté 

Le drame qui se joue dans le parc de la Garamba n’est que le dernier chapitre d’une histoire très ancienne. En Afrique*, depuis deux siècles, le nombre d’éléphants a diminué de 98 %. En 1800, on les estime à 26 millions. Au début des années 1900? Entre trois et cinq millions. En 1970? 1,3 millions. Aujourd’hui? Selon les estimations, on dénombrerait entre 350 000 et 400 000 individus.

L’appétit mondial pour l’ivoire remonte à la nuit des temps. Mais le massacre s’accélère vers 1800, avec l’arrivée des Blancs sur le continent africain. Surnommé «l’or blanc», l’ivoire est considéré comme une substance miracle. À l’image du plastique de notre époque. On l’utilise partout. Pour des poignées de porte. Des broches à tricoter. Des pièces de backgammon. Des manches de couteau. Des peignes. Des boules de billard. En 1913, les États-Unis utilisent 200 tonnes d’ivoire rien que pour fabriquer des touches de piano. Cela équivaut à environ 13 000 éléphants.

L’Afrique, c’est loin, c’est mystérieux et surtout, cela semble inépuisable. En 1909, l’ancien président américain, Theodore Roosevelt, se rend au Kenya pour participer à un safari mémorable. L’expédition compte 500 porteurs. À la file indienne, le convoi s’étire sur deux kilomètres et demi. Chemin faisant, le brave Roosevelt et son fils abattent 500 animaux, dont 11 éléphants.

«On aurait dit un immense jardin zoologique», écrira Roosevelt. D’accord, mais un étrange jardin zoologique, dans lequel il est permis de tirer sur tout ce qui bouge… [2]

Theodore Roosevelt pose à côté de la carcasse d'un éléphant lors de son célèbre voyage en Afrique en 1909.

L’ivoire du sang

Soyons honnêtes. Les tueurs d’éléphants ne sont pas tous des monstres ou des idiots. Encore aujourd’hui, il s’agit parfois de petits agriculteurs écoeurés de voir leurs récoltes piétinées. Ou de gens pauvres qui veulent arrondir leur fin de mois. Mais quoi qu’il arrive, ceux-là ne récoltent que des miettes.

Rien à voir avec le braconnage industriel. À l’image des gangs criminels du Zimbabwe, qui empoisonnent parfois les carcasses d’éléphants derrière eux. Il s’agit d’éliminer les vautours qui attirent l’attention des gardes-chasses, en volant très haut au dessus des carcasses. Tant pis s’il faut empoisonner les hyènes et une multitude de bestioles au passage.

Depuis des décennies, les mafias ou les groupes armés se sont emparés du commerce de l’ivoire. Tout en haut de la chaine alimentaire, ces grands trafiquants n’ont que faire des bons sentiments. Des dizaines de millions $ sont en jeu. Sur le terrain, jusqu’à tout récemment, le braconnier organisé pouvait espérer 100 $ le kilo. Une fois rendu en Chine, l’ivoire se vendait 2000 $ le kilo. 20 fois plus. La valeur ajoutée était (presque) comparable à celle de l’héroïne.*

Les trafiquants se font appeler «la Reine de l’ivoire», le «Loup-Garou sanglant» voire même «Le diable est sans pitié». En 2017, le plus célèbre trafiquant de Tanzanie, Boniface Matthew Maliango, alias le «Diable», a été condamné à 12 ans de prison. À lui seul, il aurait supervisé le massacre de 10 000 éléphants.

Aujourd’hui, malgré les interdictions, «l’ivoire du sang» continue à circuler partout dans le monde. En général, on le vend sous le couvert de fausses antiquités. Mais le gros des cargaisons se dirige vers l’Asie, où il est associé au prestige. Dans le documentaire de Netflix, The Ivory Game [3], on peut même voir de l’ivoire en vente libre à quelques kilomètres d’Hanoï, au Vietnam, en 2016.

Un intermédiaire explique calmement à la caméra qu’il fait la livraison à domicile. Comme de la pizza. Satisfaction garantie ou argent remis! «Ça fait longtemps que nous faisons [le trafic], explique-t-il. Ça ne nous inquiète plus du tout. Dès que nous recevons votre paiement, nous pouvons livrer [l’ivoire] à votre porte. Si vous n’êtes pas satisfait, vous serez remboursé.»

Monsieur se vante de pouvoir corrompre n’importe quel douanier ou presque. Il ne s’inquiète pas trop de l’extermination des éléphants. Moins il y a d’éléphants, plus les prix sont élevés. Plus les prix sont élevés, plus il y a des gens prêts à tuer les éléphants. Admirez la récupération de l’ancien slogan des saucisses Hygrade, pour expliquer le massacre des éléphants...

Des gangs criminels du Zimbabwe empoisonnent parfois les carcasses d’éléphants derrière eux afin d’éliminer les vautours qui attirent l’attention des gardes-chasses.

C’est Babar qu’on assassine

Ironie du sort, le déclin des populations d’éléphants survient au moment même où la science rêve de ressusciter le mammouth, son lointain cousin, disparu il y a 5000 ans. [4] Peu importe. La science raffole des éléphants. Ses oreilles qui servent au refroidissement. Sa trompe qui compte des dizaines de milliers de muscles. Et si l’éléphant n’a pas peur des souris, comme le veut une légende tenace, il craint les abeilles. Au point où les ruches sont parfois utilisées comme barrière, pour protéger des récoltes.

Faut-il parler de la sociabilité des éléphants? «[Ils] coopèrent entre eux, aidant les individus pris au piège dans des berges boueuses, […] relevant un camarade blessé ou tombé. Il leur arrive de se placer de part et d’autre d’un compagnon qui a reçu une flèche de tranquillisant, […] pour l’aider à tenir debout. [Une spécialiste] a vu un jour un bébé éléphant tomber dans un petit trou d’eau, aux bords escarpés. Comme la mère et la tante du bébé n’arrivaient pas à le sortir, elles ont entrepris de creuser un côté du trou pour aménager une rampe. [...]» [5] 

Un guide du Parc national d’Amboseli, au Kenya, attribue même aux éléphants un sens de l’humour. Il raconte qu’il a vu des éléphants faire une blague à des touristes. Ces derniers étaient arrivés à bord de leurs gros véhicules pour prendre quelques photos. Juste au moment où ils allaient repartir, les éléphants se sont séparés en deux. Un groupe s’est placé devant la file de véhicules, tandis que l’autre s’est installé juste derrière. «Les touristes ne pouvaient plus s’en aller», assure-t-il. [6]

Mais gare à ceux qui déchainent la colère du géant. Au siège social de l’organisation Save the Elephants, au Kenya, les visiteurs pouvaient contempler la carcasse d’un véhicule démoli par un éléphant frustré. Il appartenait à deux biologistes qui observaient à distance le combat entre deux mâles en rut, quelque part dans la savane. Sauf que le perdant était de très mauvaise humeur. Avant de battre en retraite, il s’est défoulé sur le véhicule. Les biologistes l’ont échappé belle. [7]

Ces Messieurs venaient de comprendre le proverbe congolais qui affirme que lorsque deux éléphants se battent, «c’est l’herbe qui souffre».

Le 31 décembre 2017, la Chine a décrété une interdiction quasi complète des importations d’ivoire. Une bonne nouvelle, quand on sait que 70 % de l’ivoire aboutit chez elle.

Quelle heure est-il?

Docteur, est-il trop tard? Même si le braconnage s’arrêtait instantanément, il faudrait 100 ans juste pour retrouver les populations de l’an 2000. L’éléphant d’Afrique n’est pas un animal prolifique. Les femelles ne mettent bas qu’à tous les cinq ou six ans. De plus, il faut 22 mois de gestation. [8]

Côté face, tout n’est pas perdu. Le 31 décembre 2017, la Chine a décrété une interdiction quasi complète des importations d’ivoire. Une bonne nouvelle, quand on sait que 70 % de l’ivoire aboutit chez elle. Depuis, le braconnage n’a pas beaucoup diminué, mais les prix ont chuté. Les saisies ont augmenté. C’est déjà un début.

Côté pile, l’avenir est inquiétant. Depuis 2010, le Mozambique a perdu la moitié de ses éléphants. La Tanzanie, plus de 60 %. Et la situation est encore plus grave dans les forêts d’Afrique de l’Ouest, où vit une espèce d’éléphant plus petite que son cousin des savanes. Ses défenses sont faites d’un ivoire très dur. Le plus précieux d’entre tous. 

La guerre, la corruption et la pauvreté jouent contre l’éléphant. Le braconnage devient plus fréquent dans des pays jugés «sûrs», comme l’Afrique du Sud et le Botswana. L’automne dernier, le massacre de 87 éléphants, au Botswana, a causé un choc. Jusque là, le pays évitait le pire. Les populations d’éléphants augmentaient. En 2017, ils avaient attiré un million de touristes.

Le temps presse. Chaque jour, environ 80 éléphants sont tués par des braconniers. À ce rythme, l’éléphant d’Afrique pourrait disparaître en milieu naturel d’ici 25 ans. Qui sait si les prochaines générations d’humains pourront encore s’extasier devant la charge d’un troupeau d’éléphants, qui passe pour l’un des spectacles les plus grandioses du monde? À l’instar de ce personnage des Racines du ciel, un roman qui dénonçait déjà le massacre en... 1956. «Quand vous n’en pouvez plus, faites comme moi : pensez à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir à travers l’Afrique; des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter — la liberté, quoi!» [9]

* À ne pas confondre avec l’éléphant d’Asie, lui aussi en danger. Il n’en resterait que 50 000 en liberté. Leur habitat aurait diminué de 85 %, depuis 1900.

** Sur le marché noir, le prix de l’ivoire a baissé de 50 %, depuis un an.

+

L'IVOIRE ET L'ÉLÉPHANT EN 10 CHIFFRES

Chaque jour, environ 80 éléphants sont tués par des braconniers. À ce rythme, l’éléphant d’Afrique pourrait disparaître en milieu naturel d’ici 25 ans.

201 288 : Nombre minimum d’éléphants tués par des braconniers en Afrique, de 2012 à 2017.

142 kilos : Poids de la plus grosse défense jamais prélevée sur un éléphant. Au prix actuel de l’ivoire, «l’objet» vaudrait approximativement 142 000 $. 

400 000 : Nombre approximatif d’éléphants en Afrique, en 2018.

3 à 5 millions : Nombre approximatif d’éléphants en Afrique, en 1900.

22 mois : Temps de gestation de l’éléphant de savane d’Afrique.

1000 $ le kilo : Valeur approximative de l’ivoire sur le marché noir, en Chine. En baisse de 50 %, depuis 2014.

70 ans : Espérance de vie d’un éléphant en milieu naturel.

74,3 % : Proportion des antiquités d’ivoire vendue en Europe qui sont plus récentes que la date certifiée.

6 tonnes : Poids maximal d’un éléphant de savane. Son cousin des forêts peut atteindre 2,7 tonnes.

70 % : Proportion de l’ivoire (légal et illégal), qui se retrouve en Chine.

Sources : Word Wildlife Fund, Convention on International Trade in Endangered Species (CITES), African Parks

Références

  1. How Killing Elephants Finances Terror in Africa, National Geographic, 12 août 2015.
  2. Elephant Destiny: Biography Of An Endangered Species in Africa, Martin Meredith, PublicAffairs, 2001.
  3. The Ivory Game, de Richard Ladkani et Kief Davidson, Netflix, 2016.
  4. Le mammouth laineux pourrait-il revivre sur Terre? Science et vie, 21 février 2017.
  5. Quand les animaux dévoilent leurs sentiments. Le Figaro, 23 mars 2018.
  6. Battle to Save the Elephant, Daily Mail, 8 septembre 2016.
  7. Conservation: An Elephantine Task in Africa, The Daily Telegraph, 30 avril 2016.
  8. Study Sounds Alarm For Africa’s Slow-Breeding Forest Elephants, Agence France-Presse, 31 août 2016.
  9. Les racines du ciel, Romain Gary, Gallimard, 1956.