Depuis que leur père est mort, les enfants de la famille de Bibi doivent travailler aux champs avec leur mère au lieu d’aller à l’école.

La double tragédie des veuves de soldats et policiers afghans

SHEMOL — Veuve et grand-mère, Janat Bibi n’a plus un seul adulte mâle sur lequel compter dans la famille : les talibans ont tué son fils et ses deux petits-fils en attaquant leur poste de police.

Ces meurtres constituent une double tragédie dans les familles de policiers et soldats afghans les plus pauvres, qui perdent en même temps leurs proches et leur principal moyen de subsistance.

Bibi et les autres veuves de la famille bataillent dur, désormais, pour assurer la survie de 12 enfants dans ce village isolé de Shemol, à 70 km de Jalalabad, la capitale du Nangarhar (est), où l’emploi, déjà rare pour les hommes, est pratiquement inexistant pour les femmes.

«Nous n’avons pas reçu la moindre aide du gouvernement depuis la mort de mon fils et de mes petits-enfants. Ils étaient les seuls gagne-pain de cette grande famille», raconte la veuve de 65 ans à l’AFP, fondant en larmes dans sa maison de pierre et de terre.

Bibi, veuve depuis l’invasion soviétique dans les années 80, avait soutenu la décision des hommes de rejoindre les forces de police dans la province troublée de Zabul (sud-est), malgré les risques encourus.

Les forces de sécurité afghanes subissent de lourdes pertes face aux insurgés talibans, mais les salaires cumulés des trois hommes de la famille apportaient 36 000 afghanis (530 dollars) par mois, bien plus qu’ils ne pouvaient espérer à Shemol.

Depuis que leur père est mort, les enfants de la famille de Bibi doivent travailler aux champs avec leur mère au lieu d’aller à l’école.

Un sort que partagent les autres enfants de ce village de 4500 âmes dont 900 hommes environ - 20 % de la population - ont rejoint l’armée ou la police.

Les pertes augmentent 

«Les pertes augmentent», confie à l’AFP un membre du conseil provincial, Amir Mohammad, affirmant que les corps ont été ramenés «par dizaines» au village ces derniers mois.

Parmi les 330 000 membres des forces de sécurité afghanes, la plupart viennent de villages comme Shemol, sans perspective économique dans un pays tourmenté par la guerre depuis près de 40 ans. Ce qui pousse les hommes de ces villages à jouer leur vie pour un maigre revenu.

Le nombre de victimes n’a cessé d’augmenter depuis que l’OTAN a retiré la majorité de ses troupes fin 2014 et le bilan devient vertigineux. Plus de 2500 soldats et policiers ont été tués au cours des quatre premiers mois de l’année, selon les observateurs du Congrès américain (Sigar).

Conséquence : de plus en plus de femmes sont veuves, et particulièrement vulnérables dans cette société conservatrice qui les considère comme des fardeaux et les expose à la violence.

Illettrées le plus souvent, interdites de travailler en dehors de chez elles par leurs maris et belles-familles, elles se retrouvent totalement démunies une fois l’époux disparu.

Les veuves des soldats et policiers tués en opération sont censées recevoir le salaire de leur conjoint jusqu’à ce qu’elles se remarient ou que leurs enfants aient 18 ans. Mais beaucoup de femmes ignorent leurs droits, selon un rapport de l’ONU.

Elles doivent soumettre des documents aux autorités prouvant leur lien de parenté avec le défunt, indique le ministère du Travail. «Aux descendants de se faire connaître, personne n’est abandonné», affirme un porte-parole, Abdul Fatah Ahmadzai.

Corruption 

Toutefois, selon l’association «Help for Afghan Heroes», qui soutient quelque 5000 familles des forces afghanes tuées ou blessées, la corruption prive souvent ces femmes de leur dû.

«On leur demande de verser un pot-de-vin pour enregistrer leur demande, mais la plupart n’ont pas un sou», s’insurge Nasreen Sharar, responsable de l’ONG.

La famille de Malekzada, un policier tué lui aussi à Zabul par les talibans il y a deux ans, subit la même situation désespérée que Bibi.

À 27 ans, le jeune homme a laissé derrière lui une femme, une vieille mère et deux enfants qui se démènent pour trouver de quoi vivre et manger à Shemol.

«Chaque jour de l’aube à la nuit, nous travaillons à trier les céréales. Personne ne nous a aidés depuis la mort de mon fils. La vie est vraiment difficile», explique sa mère à l’AFP.

Les hommes avaient rejoint la police «pour gagner leur vie et servir leur pays», souligne Bibi, mais la famille n’a même pas reçu une attestation officielle de leurs services - sans parler d’aide financière.

Bibi est cependant sans regret. «Je suis prête à envoyer d’autres petits-enfants dans la police, pour notre pays», assure-t-elle.