Humoristes en politique: le pouvoir aux comiques

Il n’y a pas si longtemps, la présence d’un humoriste comme Guy Nantel dans la course à la direction du Parti québécois aurait semé l’émoi. Aujourd’hui, elle n’étonne plus personne. Au cours des dernières années, des humoristes ont été élus aux États-Unis, en Italie, en Islande, en Ukraine, au Guatemala et en Slovénie. Avec des résultats variables. «Est-ce une tendance lourde ou une épidémie,» se demandent les farceurs? Retour sur une poignée de cas célèbres, depuis les exploits du français Coluche, jusqu’à l’élection récente de l’humoriste Volodymyr Zelensky, en Ukraine. Ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle...

Coluche: le précurseur (1981)

En France, la légende veut que l’humoriste Coluche ait décidé de se présenter à la présidence de la République après avoir été congédié de la radio pour une mauvaise blague. «Je veux aller jusqu’au bout et foutre la merde», explose-t-il. «La France est coupée en deux, je veux qu’elle soit pliée en quatre», clame son slogan. «Un pour tous, tous pourris», ajoute celui qui se présente comme le «candidat nul». (1) 

Le 29 octobre 1980, l’hebdomadaire Charlie Hebdo publie le manifeste de Coluche, qui parodie un discours du général de Gaulle. «J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, (…) et à colporter la nouvelle.»

Au début, la candidature de Coluche se veut «une énorme farce». (2) Le comique tient une conférence de presse avec un ruban tricolore en guise de cache-sexe et trois plumes d’autruche plantées au derrière. (3) Il appelle les enfants à «mettre de la confiture sur l’écouteur du téléphone». Mais à la mi-décembre, c’est la stupéfaction. Un sondage lui accorde 16,1% des intentions de vote! La créature menace d’échapper à son géniteur.

Le candidat «nul» reçoit des appuis de partout, y compris de sommités comme le sociologue Pierre Bourdieu. Tous les m’as-tu-vu recherchent sa compagnie. Des milliers de désespérés lui écrivent pour raconter leurs problèmes. D’autres lui font des menaces. Sa ligne téléphonique est mise sur écoute par les services de renseignement. (4) Les médias scrutent son passé. Une obscure histoire de cambriolage revient le hanter. (5) 

Soudain, les trois chaînes de la télévision publique refusent d’octroyer du temps d’antenne à un «bouffon» qui «menace» la démocratie. Les «vrais» politiciens s’inquiètent. Des émissaires de la gauche et de la droite le supplient de retirer sa candidature. Coluche se prend au sérieux. Il rigole moins. Il n’en peut plus. Le 16 mars 1981, il abandonne sa campagne, «parce que ça ne le fait plus marrer».

Le candidat «nul» donne son appui au socialiste François Mitterrand, qui sera élu président. Un comble, pour celui qui disait: «pour briller en société, il y a des politiciens qui mangeraient du cirage.» Avec le recul, son succès temporaire sera perçu comme «le symbole d’un désespoir social». Ou comme le signe avant-coureur de la désillusion politique à venir. (6) «J’ai voulu m’amuser et amuser les autres dans une période d’une grande tristesse et d’un grand sérieux, conclut Coluche. C’est le sérieux qui vient de gagner.»

Extrait du documentaire Coluche: un clown ennemi d’État, de Jean-Louis Perez (2011) 

Coluche en 1981

Al Franken: Les histoires d’humour finissent mal (2008-2017)

Durant des années, Al Franken se paye la tête des politiciens américains, notamment à l’émission Saturday Night Live. Il publie aussi des livres-choc comme «Rush Limbaugh est un gros lard idiot», qui ridiculise le grand-père de la radio-poubelle aux États-Unis. Toujours, le comique se défend d’avoir des ambitions politiques. «(…) Si je prenais un seul vote à un candidat sérieux, ce serait une honte!» explique-t-il au magazine Time. (7)

En 2007, lorsque Franken annonce qu’il veut devenir sénateur démocrate du Minnesota, même ses alliés sont sceptiques. Le futur président Obama refuse d’être photographié avec lui. Des adversaires ressortent ses blagues de mauvais goût, notamment sur sa consommation de cocaïne. À la fin, Franken est élu par une infime majorité de 312 votes, au terme d’un dépouillement judiciaire de huit mois. 

Les débuts du sénateur Franken sont difficiles. Le nouvel élu doit perdre l’habitude de se moquer de tout. Il se décrit comme «un bébé serpent à sonnette qui apprend à contrôler son venin». (8) Dans un couloir, il croise George W. Bush, sa tête de Turc préférée. Ils échangent même une plaisanterie! Du genre: «M. le président, ce n’est pas moi qui dit que vous êtes tellement idiot que vous seriez incapable d’épeler le mot «cat» [chat], même si on vous fournissait le «c» et le «t».»

Ses blagues, Al Franken les réserve désormais à son entourage, loin des oreilles indiscrètes. Pour plus de sûreté, son personnel politique relit ses interventions. Par exemple, pour le 110e anniversaire d’une électrice, il voulait écrire sur la carte de voeux: «votre avenir s’annonce radieux». Refusé tout net. Par la suite, un collègue lui donne un conseil: «Si ton instinct [d’humoriste] te suggère de faire une chose, ne le fais pas.» (9)

Avec le temps, le sénateur-rigolo réussit sa métamorphose. Il se bâtit une réputation de parlementaire consciencieux. Au point d’être facilement réélu en 2014. (10) La chute n'en sera que plus dure. À l’automne 2017, une ancienne collègue humoriste prétend qu’il l’a embrassée de force. Sur une photo qui circule, on aperçoit Franken qui fait mine de lui agripper les seins, alors qu’elle est endormie. Ça ne fait que commencer. Au cours des semaines suivantes, plusieurs femmes accusent Franken d’avoir posé des gestes «inconvenants» à leur endroit.

La situation devient intenable. Plusieurs sénateurs démocrates réclament le départ de Franken. Le président Trump le rebaptise «Frankenstein». Même Saturday Night Live se paye la tête de son ancien pote… (11) À la fin, le sénateur démissionne. Une décision «prématurée» qu’il regrette aujourd’hui. (12) Qui sait? Peut-être voudrait-il corriger cette épitaphe méchante, composée par un adversaire anonyme? «Al Franken était un dyslexique de la politique qui voulait vendre son âme à Satan, mais qui a fini par la refiler à Santa [le Père Noël].»

Le 28 décembre 2017, le sénateur américain Al Franken remercie son équipe, quelques jours avant de quitter le Sénat où il a siégé durant huit ans. La démission du sénateur démocrate du Minnesota devient officielle le 2 janvier 2018, un mois après qu’il eut annoncé son intention de quitter la vie politique, dans la foulée de plusieurs révélations sur des inconduites sexuelles

Volodymyr Zelensky: la réalité dépasse la fiction (2019-)

Lorsqu’il est assermenté comme président de l’Ukraine, en juin 2019, l’humoriste Volodymyr Zelensky a probablement une impression de déjà-vu. Depuis quatre ans, il joue le rôle d’un petit professeur d’histoire devenu président, dans une télé-série intitulée «serviteur du peuple». (13)

Loin de chercher à se distancer de son personnage, Zelensky cultive l’ambiguïté entre la réalité et la fiction. Son parti politique s’appelle «serviteur du peuple», comme la télé-série. À Kiev, juste avant les élections, des panneaux publicitaires proclament: «le président est le serviteur du peuple». On ne sait plus s’ils font la promotion du candidat Zelensky ou de la troisième saison de la télé-série, qui commence à ce moment-là. Comme par hasard.

Zelensky le politicien se targue de ne rien faire comme les autres. Il diffuse en direct ses réunions de travail et ses séances de gymnastique sur les réseaux sociaux. (14) Il invite aussi les électeurs à participer à l’élaboration de son programme. (15) «Je ne suis pas un type normal qui est juste venu pour détruire le système, explique-t-il au président sortant. Je suis le résultat de vos erreurs et de vos promesses non tenues.» (16)

Sur le terrain, la campagne Zelensky prend des allures de tournée rock. Le vrai-faux candidat y caricature ses adversaires, entre deux segments de musique.

— Vous connaissez la nouvelle? demande Zelensky.

— Non! répond la foule en délire.

— L’Ukraine vient d’annoncer l’ouverture d’un parc thématique à Tchernobyl, le site de la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire, explique-t-il. Tout sera comme à Disneyland, sauf que la souris de deux mètres sera une vraie.»

Le 21 avril 2019, Volodymyr Zelensky est élu à la présidence avec 73,2% des suffrages. Une victoire triomphale. Mais le plus difficile commence. Il doit d’abord négocier la libération des prisonniers de guerre ukrainiens détenus en Russie. Puis, il faut pardonner au premier ministre, qui décrit ses connaissances économiques comme «primitives». (17) Sans oublier l’énorme controverse provoquée par un coup de fil du président Trump, qui réclamait un enquête sur les activités en Ukraine du fils de Joe Biden, un adversaire démocrate. On y découvre un Zelensky tout mielleux, quasiment prêt à cirer les chaussures de l’Américain.

— «(…) Vous avez totalement raison, susurre Zelensky au président Trump. À 100%. Non, vous avez raison à 1 000%.» (18) 

Entretemps, la chaine de télévision russe TNT commence la présentation de la télé-série «Le serviteur du peuple», pour ensuite tout arrêter après trois épisodes. Trop subversif? (19) Il n’en fallait pas plus pour que l’humoriste-président Zelensky retrouve un peu de son mordant. 

— Pour nous, c’est une question stratégique: [pour faire peur] certains possèdent l’arme nucléaire, d’autres ont la télé-série Serviteur du peuple... » (20)

Le 21 avril 2019, à son quartier général de Kiev, le candidat Volodymyr Zelensky réagit aux premiers sondages effectués à la sortie des urnes, qui lui prédisent la victoire lors du second tour de l’élection présidentielle.

L’internationale des rigolos: Grillo, Sarec, Morales et cie

Comment expliquer les succès politiques des humoristes? Souvent, on évoque leur popularité. On dit aussi que leur métier prédispose à savoir manier les foules. Chaque cas apparaît unique. En Slovénie, Marjan Sarec s’est fait connaître par ses imitations de politiciens, avant de devenir premier ministre. (21) Au Guatemala, l’acteur drôle Jimmy Morales a été élu à la tête du pays, après avoir incarné au cinéma un cowboy naïf sur le point d’accéder à la présidence par accident. (22)

Faut-il pleurer? Faut-il en rire? En Italie, le comique Beppe Grillo commence sa carrière politique en organisant des manifestations baptisées «Va te faire foutre», pour dénoncer la corruption. Puis, en 2009, il crée le Mouvement 5 étoiles, qui s’empare de la mairie de Rome et qui devient pour un temps le premier parti du pays. Et si le Mouvement apparaît aujourd’hui en perte de vitesse, il reste un incontournable de la faune politique italienne.

Un détour par l’Islande, pour terminer? En 2010, l’acteur-humoriste Jón Gnarr s’y présente à la mairie de la capitale Reykjavik. Sa formation politique, baptisée «Le Meilleur Parti», veut le pouvoir «pour s’en mettre plein les poches». (23) Juste pour rire, le «Meilleur Parti» promet de trouver un ours polaire pour le zoo et d’interdire toutes les drogues au Parlement islandais, en... 2020. Il s’engage aussi à imposer au monde un seul Père Noël, par mesure d’économie. (24) 

Voyez ici la vidéo du «Meilleur Parti», sur la musique de Simply the Best, de Tina Turner:

À la surprise générale, Jón Gnarr est élu. «Welcome to the Revolution», plaisante-t-il, avec la mine d’un homme qui s’est fait enlever par les extraterrestres. Sur le coup, la panique s’empare du petit monde des affaires islandais. À la surprise générale, le maire Gnarr se met pourtant à la tâche. Sérieusement. Même ses plus farouches adversaires concèdent qu’il adoucit la vie d’une capitale un peu glauque, durement touchée par la crise financière.

Et si le maire humoriste ne respecte pas toutes ses promesses, il quitte ses fonctions après un seul mandat. Comme prévu. (25)

Le «maux» de la fin appartient à l’écrivain français Frédéric Beigbeder, qui se dit inquiet de voir les «ricaneurs» triompher. Mais comme il a lui-même travaillé comme humoriste, ça ne compte pas vraiment. «Aujourd’hui, si on était à bord du Titanic, il n’y aurait plus d’orchestre pour accompagner le naufrage, mais un comédien de stand-up qui dirait: «Waow, le gars, vous trouvez pas que c’est vachement humide par ici?» (26)


Notes:

(1) Coluche: je veux aller jusqu’au bout et foutre la merde… Le Monde, 20 novembre 1980.
(2) 1981, la candidature de Coluche lance le vote de crise, slate.fr, 29 mars 2012.
(3) Coluche candidat à la présidence, Le Nouvel Obs, 14 juin 2006.
(4) Julien Caumer, Leurs dossiers RG, Flammarion, 2000.
(5) Coluche, le candidat anormal, Nord-Éclair, 19 juin 2011.
(6) 1981, la candidature de Coluche lance le vote de crise, slate.fr, 29 mars 2012.
(7) 10 Questions For Al Franken, Time Magazine, 24 août 2003.
(8)  How Al Franken Learned to stop Being Funny and Love the Senate, The Washington Post, 3 juillet 2017.
(9) Funny or Die, The New York Times, 18 décembre 2016
(10) Al Franken Has Been Sitting on Jokes for a Decade. Now He’s Ready to Tell Them, The New York Times, 29 mai 2017.
(11) Saturday Night Live’ Takes Aim at Al Franken, an «S.N.L.» Alumnus, The New York Times, 19 novembre 2017.
(12) The Case of Al Franken, The New Yorker, 29 juillet 2019.
(13) le clown de la présidentielle ukrainienne, La Croix, 13 février 2019.
(14) Election en Ukraine: un humoriste télé aux portes de la présidence (et ce n’est pas une fiction), Télérama, 29 mars 2019.
(15) Le show Zelensky a rythmé la campagne, La Croix, 29 mars 2019.
(16) Ukraine: la folle victoire de l’humoriste Zelensky, Le Figaro, 22 avril 2019.
(17) Ukraine: Zelensky refuse la démission de son Premier ministre, Mediapart, 17 janvier 2020.
(18) En Ukraine, Zelensky entre deux tempêtes, Le Monde, 31 octobre 2019.
(19) Le «Serviteur du peuple» ukrainien n’est pas le bienvenu en Russie, Le Monde, 6 janvier 2020.
(20) Le président ukrainien se moque de la Russie après l’annulation de sa série télé, Agence France Presse, 13 décembre 2019.
(21) Marjan Sarec, le comique devenu premier ministre de la Slovénie, Vecer-Maribor, traduit par Courrier international, 14 septembre 2019.

(22) Guatemala: Jimmy Morales, l’acteur comique devenu président, Le Monde, 26 octobre 2015.

(23) Réenchanter la politique par la dérision, Le Monde diplomatique, 1er octobre 2016.

(24) À Reykjavik, le Coluche local est élu pour de vrai, Le Monde, 1er juin 2011.

(25) Jón Gnarr: quatre ans d’anarchie, quel bonheur! Tages-Anzeiger, traduit par Courrier international, 3/ juillet 2014.

(26) France Inter, humoristes conventionnés, politiquement correct… Beigbeder flingue à tout-va, Le Figaro, 27 décembre 2019.