Des «gilets jaunes» manifestent à un poste de péage à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, mardi.

«Gilets jaunes»: le gouvernement recule

PARIS — Englué dans la crise déclenchée par le mouvement inédit des «gilets jaunes», le gouvernement français a reculé mardi en annonçant la suspension d’une hausse contestée des taxes sur les carburants pour «ramener l’apaisement», mais sans convaincre de nombreux protestataires.

«Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la Nation», a souligné le premier ministre français Édouard Philippe dans une allocution télévisée, ajoutant qu’il «faudrait être sourd» pour ne «pas entendre la colère» des Français.

Depuis les scènes de guérilla urbaine samedi dernier à Paris, qui ont fait le tour du monde, le gouvernement est engagé dans une course contre la montre afin de tenter de juguler la fronde des «gilets jaunes» contre sa politique sociale et fiscale et d’éviter de nouveaux heurts. Quatre personnes sont mortes et des centaines ont été blessées depuis le début des manifestations le 17 novembre.

Après avoir consulté syndicats et responsables politiques, Édouard Philippe a décliné mardi un train de mesures censées «ramener l’apaisement et la sérénité dans le pays» : un moratoire de six mois sur la hausse des taxes sur les carburants, un gel des tarifs du gaz et de l’électricité cet hiver et aucun durcissement du contrôle technique des voitures avant l’été.

Ces mesures devraient entraîner un manque à gagner de près de deux milliards d’euros pour les finances publiques, mais «le cap de la réduction de la dette sera tenu», a assuré le ministre des Finances Bruno Le Maire, soucieux de rassurer les partenaires européens de la France.

Le premier ministre Édouard  Philippe quitte l’Assemblée nationale à Paris, mardi.

Macron conspué 

En accord avec l’engagement pris la semaine dernière par le président Emmanuel Macron, une vaste concertation aura lieu dans les trois mois à venir, a par ailleurs confirmé le premier ministre.

Citoyens, syndicats, élus locaux, parlementaires, associations ont été conviés à «engager un vrai dialogue» sur les revendications exprimées ces dernières semaines, notamment en matière de fiscalité, afin d’y apporter des réponses.

Pour les analystes, ces annonces marquent un premier recul pour Emmanuel Macron qui, depuis le début de son mandat en mai 2017, s’était fait fort de ne pas céder à la rue.

Mais le président, critiqué pour sa politique économique jugée trop favorable aux plus aisés, est affaibli : sa cote de confiance a plongé de six points à 23 %, un nouveau plus bas, selon un sondage.

Emmanuel Macron, qui n’a pas prévu de s’exprimer dans l’immédiat, a encore été conspué par la foule mardi au moment où il se rendait dans une préfecture incendiée samedi dernier dans l’est du pays.

Après avoir tardé à prendre la mesure de la profonde colère populaire, l’exécutif a eu toutes les difficultés à ouvrir le dialogue avec «les gilets jaunes», un mouvement atypique, né des réseaux sociaux, sans leader ni structures.

«Des miettes» 

Les annonces du gouvernement pourraient ne pas suffire à calmer la colère des contestataires - qui annoncent une nouvelle manifestation pour samedi - tandis que des dizaines de lycées sont à leur tour gagnés par un mouvement de fronde ces derniers jours.

Si deux blocages de dépôts pétroliers ont été levés, à Brest et Lorient (ouest), par des manifestants jugeant «satisfaisantes» les concessions de l’exécutif, de nombreux autres demeurent.

«Ils font ça pour qu’on lève le camp et qu’on rentre chez nous, mais on ne va pas bouger», dit Lionel Rambeaux, un soudeur, à un barrage à la sortie du Mans (centre-ouest).

«Ce sont des mesurettes. On attendait autre chose que des mesures symboliques», soupire à ses côtés Marc Beaulaton, un retraité de 59 ans.

De son côté, Benjamin Cauchy, une des figures du mouvement, a salué une «première étape» avec le moratoire. Mais «les Français ne veulent pas des miettes, ils veulent la baguette au complet», a-t-il déclaré à l’AFP.

Même insatisfaction auprès des partis d’opposition.

«Trop peu et trop tard», a résumé le vice-président Les Républicains (droite), Damien Abad.

«Rien pour améliorer les fins de mois, rien sur le Smic (le salaire minimum, NDLR), rien sur les pensions, rien sur l’ISF», l’impôt sur la fortune supprimé en 2017 que les manifestants appellent à rétablir, a dénoncé Ian Brossat, du Parti communiste.

Les syndicats ont en revanche bien accueilli les annonces du gouvernement, à condition que ce dernier s’engage «dans un dialogue sincère» dans lequel les centrales comptent notamment parler des salaires. Satisfaction aussi du côté des organisations patronales qui ont appelé les manifestants à «lever les blocages» afin que les entreprises puissent «retrouver une activité normale».

De son côté, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a appelé les «gilets jaunes raisonnables» à renoncer à un nouveau rassemblement parisien samedi, promettant de mobiliser des renforts policiers en nombre si la manifestation avait lieu.

Rien ne dit s’il sera entendu, alors que l’un des membres les plus connus du mouvement, Éric Drouet, a appelé à «retourner à Paris (...) près des lieux de pouvoir». «Nous serons encore plus nombreux», a-t-il assuré à l’AFP.