L'accord avec le Club de Paris est crucial pour Cuba: en 2015, c'est avec cette instance qu'elle avait négocié la restructuration de sa dette envers 14 pays, pour effacer 8,5 des 11,1 milliards de dollars dus.
L'accord avec le Club de Paris est crucial pour Cuba: en 2015, c'est avec cette instance qu'elle avait négocié la restructuration de sa dette envers 14 pays, pour effacer 8,5 des 11,1 milliards de dollars dus.

Fragilisé par la pandémie, Cuba demande une pause à ses créanciers

Katell Abiven
Agence France-Presse
LA HAVANE — Affaibli économiquement par l'impact de la pandémie, Cuba veut suspendre jusqu'en 2022 le remboursement de sa dette auprès du Club de Paris, espérant bénéficier de la même clémence que les pays africains avec le G20, selon plusieurs sources diplomatiques interrogées par l'AFP.

Pour cela, le vice-premier ministre Ricardo Cabrisas a écrit au groupe des 14 pays créanciers de Cuba, principalement européens (France, Espagne, Royaume-Uni, Italie...) mais qui inclut aussi le Japon, l'Australie et le Canada.

Dans cette lettre, «Cuba demande un moratoire pour 2019, 2020 et 2021, afin de recommencer à payer en 2022», a déclaré une source diplomatique, une information confirmée par deux autres diplomates.

Confronté à un renforcement des sanctions américaines, le gouvernement avait déjà demandé un délai, jusqu'à fin mai, pour finir de rembourser ses échéances de 2019.

L'accord avec le Club de Paris est crucial pour l'île socialiste: en 2015, c'est avec cette instance qu'elle avait négocié la restructuration de sa dette envers 14 pays, pour effacer 8,5 des 11,1 milliards de dollars dus.

Le solde a été soit converti en projets d'investissement, soit échelonné jusqu'en 2033 (Cuba devait ainsi rembourser 82 millions en 2019).

Cela avait achevé de remettre le pays sur les rails, après l'effacement quasi-total de sa dette par la Chine en 2011 (6 milliards de dollars), le Mexique en 2013 (500 millions) et la Russie en 2014 (35 milliards).

Vent de panique 

Mais la pandémie fait souffler un vent de panique économique sur l'île.

Le tourisme rapportait 3,3 milliards de dollars en 2018: mais depuis le 24 mars, plus aucun visiteur étranger n'est admis.

Un vide qui menace un tiers des entrepreneurs privés à Cuba (restaurants, location de chambres...), soit 200 000 travailleurs, selon une étude du cabinet de consultants Auge.

Quant aux «remesas» - envois d'argent de Cubains à l'étranger vers leurs familles restées au pays -, estimées par l'économiste Carlos Mesa-Lago à 3,5 milliards de dollars en 2017, elles sont un précieux soutien au quotidien de nombreuses familles.

«Si les dégâts économiques en Floride (où vit une grande communauté cubaine, ndlr) sont significatifs, alors elles chuteront et cela aura un impact sur la vie des gens», avertit le think tank Interamerican dialogue, redoutant «une crise humanitaire».

Le tourisme rapportait 3,3 milliards de dollars en 2018, à Cuba.

Autre grande source de devises (6,3 milliards de dollars en 2018), l'envoi de médecins à l'étranger a pâti du retour de 9 000 d'entre eux sur fond de brouilles diplomatiques notamment avec le Brésil, avec lequel Cuba est en défaut de paiement depuis mi-2018.

Le récent envoi de brigades médicales dans 24 pays pour aider contre le coronavirus semble insuffisant pour compenser cette perte financière.

Importations réduites de 75% 

Le ministre de l'Économie Alejandro Gil a prévenu: «C'est le moment de travailler sur nos réserves», car «il faut épargner tout ce qu'on peut».

L'île, qui importe 80% de ce qu'elle consomme, «a réduit de 75% ses importations au premier trimestre», faute de devises pour les payer, note l'économiste Omar Everleny Pérez: «c'est pire que sous la Période spéciale!», la terrible crise économique des années 90.

De quoi aggraver les pénuries et allonger les files d'attente, déjà récurrentes.

Face à l'urgence alimentaire, «le gouvernement a mis à planter des cultures de cycle court, pour récolter dans trois mois», mais «nous entrons dans la période des ouragans», potentiellement dévastatrice pour l'agriculture, s'inquiète M. Pérez.

En demandant un moratoire, Cuba veut éviter de tomber en défaut total de paiement comme en 1986.

L'île espère profiter de la clémence de circonstance, alors que le G20 a suspendu pour un an le service de la dette pour les pays les plus pauvres, dont une quarantaine en Afrique.

La Banque mondiale et le FMI ont promis d'être au chevet des pays fragilisés... mais Cuba ne fait partie d'aucune des deux instances.

Et ses problèmes financiers avaient commencé bien avant: avec Donald Trump, l'embargo américain appliqué depuis 1962 s'est renforcé, avec des pressions sur les banques et entreprises étrangères travaillant avec l'île et une restriction des visites des Américains.

Le nombre de touristes a ainsi reculé de 9,3% en 2019, une baisse qui s'est accentuée sur janvier-février 2020 (-16,5%), avant même la fermeture des frontières.

Conséquence, en 2019 l'île n'a pu régler à temps ses échéances - prévues dans l'accord avec le Club de Paris - auprès de six pays (France, Espagne, Belgique, Autriche, Royaume-Uni, Japon), leur laissant une ardoise de plus de 30 millions de dollars.