Le 7 janvier 2015, Chérif Kouachi et son frère SaÏd abattent un policier à leur sortie des bureaux de Charlie Hebdo
Le 7 janvier 2015, Chérif Kouachi et son frère SaÏd abattent un policier à leur sortie des bureaux de Charlie Hebdo

Charlie Hebdo: les trois jours qui ont sidéré la France

AFP
Agence France-Presse
Il n’est pas midi le mercredi 7 janvier dans les locaux parisiens de Charlie Hebdo où s’achève la première conférence de rédaction de l’année. Sur les tables, un gâteau et le dernier numéro de l’hebdomadaire satirique, avec l’écrivain Michel Houellebecq en une.

En bas, deux hommes encagoulés et habillés de noir, les frères Saïd et Chérif Kouachi, pointent une kalachnikov sur l’une des dessinatrices, Coco, sortie chercher sa fille. Après avoir tourné dans le quartier pour trouver les bureaux, ils viennent d’abattre Frédéric Boisseau, chargé de travaux de maintenance ce jour-là au 10 rue Nicolas-Appert.

Sous la contrainte, la dessinatrice — qu’ils appellent par son nom de plume — leur ouvre la porte du journal, protégée depuis les menaces contre le journal et la publication de caricatures de Mahomet. Ils la suivent jusqu’au deuxième étage où ils tirent sur le webmestre Simon Fieschi, le blessant grièvement.

«On a entendu quelques pétards, on ne savait pas ce que c’était», raconte dès le lendemain le journaliste Laurent Léger, l’un des survivants de la tuerie. «Puis la porte s’est ouverte et un type a jailli en criant “Allah akbar”. Il était encagoulé, il était tout en noir... et puis ça a tiré».

Les frères Kouachi s’assurent que Charb, le directeur de la publication, est bien là et ouvrent à nouveau le feu. En quelques minutes, dix morts : les dessinateurs Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré; l’économiste Bernard Maris, la chroniqueuse et médecin psychiatre Elsa Cayat, le garde du corps de Charb Franck Brinsolaro, le correcteur du journal Mustapha Ourrad et un visiteur de passage, Michel Renaud.

Les assaillants prennent la fuite en criant : «On a vengé le prophète Mohamed! On a tué Charlie Hebdo!»

Ils se retrouvent nez à nez avec un premier groupe de policiers, mais parviennent à partir. Lors d’un nouvel échange de tirs avec des policiers, ils abattent leur 12e victime, Ahmed Merabet, un policier qui patrouillait boulevard Richard-Lenoir. Ils parviennent à semer les forces de l’ordre et filent vers le nord-est de Paris.

À l’Élysée, le président de la République «est sidéré par l’ampleur du drame» que lui décrit au téléphone Patrick Pelloux, médecin urgentiste et collaborateur de Charlie Hebdo à l’époque. «Il me décrit en sanglots la réalité de ce qu’il voit en disant “ils sont tous morts”», se souvient François Hollande pour l’AFP.

Les survivants et les proches des victimes sont rassemblés dans un théâtre proche de la rédaction de Charlie Hebdo. «Les gens nous apportaient des sucreries, mais on n’avait pas faim, on était en totale sidération», se rappelle Patrick Pelloux.

En quelques heures, le mot-dièse #JeSuisCharlie inonde les réseaux sociaux. Dans les rues, au soir de l’attentat, des milliers de personnes se rassemblent. Place de la République à Paris, la foule porte à bout de bras des lettres lumineuses qui proclament : «NOT AFRAID».

8 janvier 2015

La France est en deuil quand, vers 8h, une jeune policière municipale, Clarissa Jean-Philippe, est abattue dans la rue à Montrouge, près de Paris. Le tireur, Amédy Coulibaly, dont on découvrira qu’il est proche de Chérif Kouachi, l’atteint à la carotide avant de s’enfuir.

Au même moment, à plusieurs dizaines de kilomètres de là, les frères Kouachi sont reconnus par le gérant d’une station-essence de l’Aisne. Les unités d’élite des forces de sécurité Raid et GIGN se déploient et une vaste zone rurale, à 80 kilomètres au nord-est de Paris, est fouillée minutieusement.

9 janvier 2015

Peu après 9h30, deux hommes qui correspondent au signalement des Kouachi sont repérés à ­Dammartin-en-Goële, en région parisienne. Ils pénètrent dans une imprimerie, prennent un otage et échangent des coups de feu avec les forces de l’ordre.

À la mi-journée, une source policière évoque une «connexion» entre les frères Kouachi et le suspect de Montrouge.

Quelques minutes plus tard, Amédy Coulibaly entre, arme à la main, dans le magasin juif Hyper Cacher de la porte de Vincennes, dans l’est de Paris.

Alain Couanon travaillait non loin de la supérette. «C’était l’heure du déjeuner», se rappelle l’ancien diplomate, «je pensais aller acheter du houmous. Je suis entré dans le magasin quelques minutes avant l’arrivée de Coulibaly. Je suis allé vers le fond et je regardais l’étal quand j’ai entendu une déflagration de l’autre côté, vers l’entrée. Ça a été la panique.»

Avec plusieurs autres clients, il se précipite en bas des escaliers et se cache dans l’une des deux chambres froides. Mais l’assaillant envoie quelqu’un les chercher, menaçant d’un bain de sang s’ils ne remontent pas.

Une fois en haut, Alain Couanon prend place parmi les otages. Face à lui, une victime est en train de vivre ses dernières minutes. À ses côtés, une femme et son petit garçon. Un employé et trois clients — tous juifs — seront tués par le preneur d’otage.

«On a attendu. Coulibaly a parlé, il nous a dit un peu pourquoi il combattait, il a parlé avec un certain nombre de gens... Il était assez franc, il nous a dit qu’il était en cheville avec les frères Kouachi. C’était assez effrayant.»

Soudain, une première explosion retentit à l’autre bout du magasin. «Il y a eu une deuxième explosion et là, Coulibaly est revenu en courant. Je l’ai entendu crier “je vais tous les tuer”. Le rideau de fer s’est levé complètement, on s’est tous jetés par terre, puis ça a tiré dans tous les sens. À un moment, ça s’est arrêté. Et les policiers nous ont crié “Sortez! Sortez! Sortez!” »

À l’intérieur, un employé reste caché plus de huit heures, parvenant à échanger des messages depuis son téléphone avec le GIGN.

À l’Élysée se déroule ce qui restera comme le «moment décisif» pour François Hollande : «Quand j’ai pris la décision de faire intervenir les forces à Dammartin-en-Goële et à l’Hyper Cacher. On savait que les frères Kouachi pouvaient sortir et ma crainte, c’était que le terroriste Coulibaly, à ce moment-là, tue des otages.»

Les frères Kouachi finissent bien par sortir, en tirant sur les forces de l’ordre. À 17h15, l’AFP annonce que les deux hommes ont été abattus. À la porte de Vincennes, Amédy Coulibaly est lui aussi tué par les forces de l’ordre.

11 janvier 2015

Une grande marche «républicaine» réunit plus de 3,5 millions de manifestants dans le pays. À Paris, environ 1,5 million de personnes se rassemblent, applaudissant les forces de l’ordre, dans «une très belle image, puissante» pour Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur.

Dans la capitale française, en tête de cortège, des dizaines de chefs d’État et de gouvernement, parfois ennemis jurés, défilent, solennels, dont l’Israélien Benjamin Netanyahu, le Palestinien Mahmoud Abbas, le Malien Ibrahim Boubacar Keïta ou l’Allemande Angela Merkel.

«Les voir bras dessus bras dessous, c’est exceptionnel», se remémore François Hollande. «Et puis on ne peut pas dire que Charlie ménageait ces personnages... mais Charlie les réunissait, parce que c’était justement ce que la France portait comme message universel, les droits, la liberté.»

Au milieu des larmes, comme un dernier hommage, le cocasse a su surgir, ajoute l’ancien président. Sur la place Léon-Blum, «cette rédaction décimée de Charlie est là. Et un oiseau passe... lâche ce qu’un oiseau peut faire. Et donne un signe, comme si le sourire devait quand même rester là pour faire face à la haine et à la terreur».

Place de la République, le soir de l’attaque, la foule brandit déjà des pancartes «Je suis Charlie».

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PREMIER PROCÈS POUR TERRORISME FILMÉ

Le procès des attentats marquants de janvier 2015 s’ouvre le 2 septembre à Paris. Quatorze accusés seront jugés, soupçonnés à des degrés divers de soutien logistique aux frères Saïd et Chérif Kouachi et à Amédy Coulibaly, auteurs des attaques qui ont fait 17 morts entre le 7 et 9 janvier, secouant la France et le reste du monde. 

Ces attentats ont marqué le début d’une série d’attaques islamistes en France, dont celles du 13 novembre à Paris et en banlieue nord, qui firent 130 morts et plus de 350 blessés. Le procès qui s’ouvre mercredi sera le premier organisé pour un attentat djihadiste commis en France depuis 2017, année où avaient été jugées les attaques contre des militaires et des juifs perpétrées en 2012 par Mohamed Merah. C’est également le premier procès pour terrorisme à être filmé, en vertu de son «intérêt pour la constitution d’archives historiques de la justice». Il était initialement prévu avant l’été, mais a été reporté en raison de l’épidémie de COVID-19, et doit durer jusqu’au 10 novembre.

Sur les 14 accusés, trois manquent à l’appel : Hayat Boumedienne, compagne de Coulibaly, et les frères Belhoucine, partis quelques jours avant les attaques pour la zone irako-syrienne. Leurs morts, évoquées par diverses sources, n’ont jamais été officiellement confirmées, et ils restent visés par des mandats d’arrêt. La justice a retenu les charges les plus lourdes, la «complicité» de crimes terroristes, passible de la réclusion criminelle à perpétuité, contre l’aîné des frères Belhoucine, Mohamed, et contre Ali Riza Polat qui sera, lui, dans le box des accusés. Ce proche d’Amédy Coulibaly est soupçonné d’avoir eu un rôle central dans les préparatifs des attentats, en particulier la fourniture de l’arsenal.

Les autres accusés sont essentiellement jugés pour «association de malfaiteurs terroriste criminelle» et encourent 20 ans de réclusion. Environ 200 personnes se sont constituées parties civiles. Certains rescapés de la tuerie de Charlie Hebdo et de la prise d’otages à l’Hyper Cacher viendront témoigner à la barre. 

«Ce procès est une étape importante pour eux. Ils attendent que justice soit rendue pour savoir qui a fait quoi, tout en sachant que ceux qui ont appuyé sur la gâchette ne sont plus là», expliquent à l’AFP Marie-Laure Barré et Nathalie Senyk, avocates de victimes de Charlie Hebdo.

Au total, la vague d’attentats perpétrés en France depuis janvier 2015 a fait 258 morts. AFP

La première édition suivant les attentats de l’hebdomadaire Charlie Hebdo

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LE DROIT AU BLASPHÈME, PLUS QUE JAMAIS UN COMBAT

La tradition française d’irrévérence envers la religion se perd : dans les médias comme sur les réseaux sociaux, le «retour du religieux» a renforcé l’autocensure et limité le blasphème, dénoncent ses défenseurs.

Le procès des complices de l’attentat de 2015 contre Charlie Hebdo, porte-étendard de l’irrévérence en France, doit s’ouvrir le 2 septembre. Pour l’avocat du journal, Richard Malka, les personnalités politiques de tous bords qui n’ont pas clairement soutenu le journal avant l’attentat dans son droit de critiquer la religion, sont les «complices intellectuels» des frères Kouachi.

«Le mobile du crime, c’est la volonté d’interdire la critique de Dieu, donc la liberté d’expression, donc la liberté tout court», déclare Richard Malka dans un entretien à l’hebdomadaire Le Point.

L’affaire Mila, une adolescente cible de menaces de mort pour avoir violemment critiqué l’islam, a remis en lumière, en janvier dernier, les désaccords ou les hésitations des Français sur le «droit au blasphème».

Le temps où Léo Ferré chantait «Ni dieu ni maître» devant des salles combles semble loin. Seuls 50 % des Français interrogés sont favorables «à ce droit de critiquer, même de manière outrageante, une croyance, un symbole ou un dogme religieux». La moitié y sont défavorables, notamment les plus jeunes, les musulmans et les protestants, selon un sondage Ifop pour Charlie Hebdo réalisé en février.

Lors de l’affaire Mila, la ministre de la Justice d’alors, Nicole Belloubet, a provoqué un tollé en dénonçant une «insulte à la religion», avant de rétropédaler pour rappeler «le droit de critiquer une religion».

Une arme fréquente

«Où est passée la gauche libertaire, universaliste et laïque?» interroge Richard Malka. «Pourquoi cette gêne? On peut être férocement antiraciste, comme l’a toujours été Charlie, et radicalement blasphémateur. C’est même recommandé.»

La France a pourtant été la première nation d’Europe à abolir le délit de blasphème, après la Révolution de 1789. La loi Pleven de 1972 précise qu’on ne peut pas insulter une personne ou un groupe de personnes à cause de leur appartenance religieuse. Mais insulter les religions ou un dieu reste possible.

À travers le monde, l’accusation de blasphème est redevenue une arme fréquente dans les mains des religieux, depuis l’appel au meurtre lancé par la République islamique d’Iran contre l’écrivain Salman Rushdie, en 1989.

Au Pakistan, la jeune chrétienne Asia Bibi, d’abord condamnée à mort pour blasphème, a finalement été acquittée, mais un ressortissant américain a été assassiné en juillet dans un tribunal où il comparaissait pour blasphème.

«Discours qui heurtent»

En Hongrie, en mai, un caricaturiste a été menacé par le parti au pouvoir pour un dessin sur Jésus, le gouvernement expliquant ensuite qu’il «défendait les droits des chrétiens».

Ailleurs, c’est parfois l’autocensure qui s’exerce : le diffuseur américain du dessin animé South Park a retiré de son catalogue en ligne les cinq épisodes qui évoquaient le prophète de l’islam, Mahomet.

«L’anticléricalisme ou l’athéisme est de plus en plus considéré comme offensant. Ce n’est plus à la mode, ce n’est plus le sens de l’histoire», explique la professeure de théologie politique Anastasia Colosimo. «On vit depuis la fin des années 1970 un retour du religieux qui crée des oppositions extrêmement fortes. Il y a une volonté de retrouver une identité, un sens dans un monde qui est jugé insensé.»

«On a plutôt un renforcement du recours au religieux», souligne le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, Nicolas Cadène. «La société continue à se séculariser, alors il y a une volonté de la part de certains croyants d’une réaffirmation très forte. Et ils ont encore plus de mal à admettre la critique de cette identité». Taimaz Szirniks, AFP