Déguisé en top-gun, George W. Bush joue les copilotes d’opérette sur un avion de chasse.

15 ans de guerre en Irak en 10 temps

Il y a 15 ans, le 20 mars 2003, les États-Unis et leurs alliés britanniques envahissaient l’Irak. Un événement dont l’impact est encore ressenti aujourd’hui. À la veille de l’invasion, un sondage ABC révélait que 80% des citoyens américains croyaient que la guerre allait être terminée en quelques mois. 5484 jours plus tard, elle dure encore…

16 MARS 2003 

«Nous allons être accueillis en libérateurs» — Dick Cheney, vice-président des États-Unis

À la veille de l’invasion, l’administration de George W. Bush possède tellement de solutions, qu’elle craint presque de manquer de problèmes! Ceux qui émettent des doutes sont accusés de manquer de patriotisme. Les Américains et leurs alliés se moquent des généraux, qui voudraient deux ou trois fois plus de soldats. Ils ridiculisent la France et les Nations unies, qui remettent en question la présence d’armes de destruction massive en Irak. Pourquoi s’inquiéter? Ils seront accueillis en libérateurs (1). Un mois avant l’invasion, l’Office de reconstruction et d’aide humanitaire (ORHA), qui doit planifier l’après-guerre, compte seulement une poignée d’employés.

Au moment où la guerre est déclenchée, une blague résume bien l’arrogance des Bush, Cheney et cie. 

Q. Comment tu arrêtes un tank irakien qui avance?

R. Tu tires sur le gars qui le pousse…

27 MARS 2003

«Les missiles de croisière ne font peur à personne. Nous les attrapons comme des poissons dans une rivière […]» — Mohamed Saïd al-Sahhaf, ministre de l’Information de l’Irak

L’attaque commence par une pluie de missiles sur Bagdad, le 19 mars. Elle progresse à une vitesse stupéfiante. À certains endroits, l’armée irakienne semble se volatiliser. Les troupes de choc américaines atteignent la périphérie de la capitale, le… 2 avril. Une semaine plus tard, des Marines hilares se photographient dans les salles de bain tapissées d’or de Saddam.

La dictature s’effondre comme un château de cartes, malgré les gesticulations de son ministre de l’Information, Mohamed Saïd Al-Sahhaf. Surnommé «Bagdad Bob», Monsieur multiplie les déclarations invraisemblables. Le 8 avril, alors que les chars américains ne sont plus qu’à une centaine de mètres, Al-Sahhaf continue de mentir plus vite que son ombre. Il assure que les Américains «se suicident en masse» et qu’ils sont «sur le point de se rendre». 

11 AVRIL 2003

«C’est la vie» — Donald Rumsfeld, secrétaire d’État des États-Unis

Ça commence mal. À Bagdad, quelques heures après l’arrivée des Américains, le pillage des édifices gouvernementaux commence. Dix-neuf des 23 ministères sont mis à sac. Tout y passe. Même le Musée national, qui renferme des trésors de l’Antiquité. Près de 15 000 objets sont volés.*

Les soldats américains observent les pillards à distance, sans réagir. Ils ne protègent que le… ministère du Pétrole. À croire qu’ils se fichent du reste. «Quand le seul édifice que vous défendez est le ministère du Pétrole, que faut-il en déduire? s’insurge un Irakien (2). Et ne dites pas que les Américains ne savent pas où se trouve le Musée national. Il suffit de suivre les pancartes. Elles sont rédigées en anglais!»

Peu importe. Rien ne peut ternir l’euphorie qui règne à Washington. «C’est la vie», dit le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld.

15 MAI 2003 

«Nous venons de nous fabriquer 450 000 ennemis» — Un diplomate américain anonyme

Le 1er mai, sur le porte-avion USS Abraham Lincoln, le président Bush célèbre sa victoire. Déguisé en top-gun, il joue les copilotes d’opérette sur un avion de chasse. Une immense banderole proclame: «Mission accomplie». «En Irak, les opérations de combat majeures sont terminées», claironne le président. 

Quelques jours plus tard, à Bagdad, les autorités d’occupation annoncent la dissolution de l’armée et le congédiement des membres du Parti Baas, le parti de Saddam Hussein, dans l’administration. Plus de 450 000 citoyens se retrouvent sans travail.

Sachant que la famille irakienne moyenne compte 6 personnes, et que la majorité des hommes visés constituent le seul revenu disponible, au moins 2,5 millions de citoyens se retrouvent dans la dèche. Beaucoup vont joindre les rangs de l’insurrection naissante.

13 DÉCEMBRE 2003

«Nous le tenons!» — Paul Bremer, directeur de l’autorité provisoire d’Occupation

13 décembre. La nuit est tombée sur la campagne qui entoure le village de Ad Dawr, au nord de Bagdad. Depuis des heures, les commandos de l’opération «Aube Rouge» quadrillent la zone. En vain. Ils vont plier bagage, lorsqu’un soldat remarque une fissure dans le sol.

L’ouverture conduit à une planque souterraine. Tout au fond, un homme se met à crier. «Ne tirez pas! Je suis Saddam Hussein!» Épuisé, le dictateur déchu se cache depuis des mois. Il n’a plus rien à voir avec celui qui se faisait surnommer «Le lion de Babylone».

Sur le coup, des analystes affirment que l’arrestation va contribuer à pacifier le pays.** Mais l’Irak a d’autres soucis. À Bagdad, l’électricité ne fonctionne que deux heures par jour. Certains quartiers sont privés d’eau courante durant des semaines. 

La dernière blague imagine un talk-show à la télévision irakienne. L’animateur pose une question à un Afghan, un Irakien et un Américain.

— Quelle est votre opinion sur les coupures de courant?

L’Américain répond: Qu’est-ce qu’une coupure de courant?

L’Afghan rétorque: Qu’est-ce que l’électricité?

L’Irakien demande: Qu’est-ce qu’une opinion?

28 AVRIL 2004

«Sadiques, cruelles, inhumaines» — Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld

La recherche d’armes de destruction massive se révèle un échec complet. Mais le pire est à venir. En avril, l’armée américaine est secouée par la publication de photos montrant des prisonniers torturés à la prison d’Abou Graïb. On dira que les images «sadiques et inhumaines» causent plus de dommages à la réputation des États-Unis que toutes les bavures commises depuis le début de la guerre.

L’insurrection ne cesse de prendre de l’ampleur. En moyenne, les Américains subissent 35 attaques par jour. Retranchée dans un périmètre sécurisé, baptisé la zone verte, l’administration est totalement isolée.

Un officier résume: «Nous sortions parfois de nos quartiers fortifiés […]. Nous prenions place dans des véhicules blindés, avec nos casques et nos vestes pare-balles, pour aller convaincre les Irakiens que la paix était proche et qu’ils étaient en sécurité. C’était ridicule.» (3)

Chez les soldats, la colère gronde. Le Pentagone était tellement sûr d’être accueilli en libérateur, qu’il n’a pas commandé suffisamment de véhicules blindés! Les soldats se bricolent des blindages avec des plaques de métal ou même avec du contreplaqué.

10 JANVIER 2007

«Autant mettre du rouge à lèvres à un cochon» — Le général David Petraeus

Vous souvenez-vous que le président George Bush avait annoncé la victoire, en mai 2003? Demande les farceurs.

Rassurez-vous, lui non plus.

En janvier 2007, le président annonce l’envoi de 20 000 soldats supplémentaires. L’Irak est à feu et à sang. La population est terrorisée par les insurgés sunnites, les escadrons de la mort chiites, les fanatiques religieux et les bandes criminelles. Sans oublier les balles perdues des soldats américains.

En moyenne, plus de 300 civils sont tués chaque jour.

Au début, le Pentagone affirmait que la situation allait s’améliorer, à mesure que l’armée irakienne prendrait le relais. Mais personne n’y croit. «Autant mettre du rouge à lèvres à un cochon», persiffle le général David Petraeus, le nouveau chef des opérations militaires.

Afin de calmer l’insurrection, le Pentagone se résigne à «acheter» la loyauté de milliers de combattants sunnites. Pour 300 $ par mois, ceux-là gardent les points de passage et certains édifices. Ils aident même à combattre Al-Qaïda.

Encore un peu, et les Américains reconnaîtraient ceux qui leur tiraient dessus, quelques semaines auparavant… 

14 DÉCEMBRE 2011

«Il est plus facile de commencer une guerre que de la finir» — Barack Obama

Le président Barack Obama a promis d’en finir avec la guerre en Irak. En 2011, il profite d’une «accalmie» pour annoncer le retrait des soldats américains. Un caricaturiste le compare alors à un dentiste qui veut retirer une dent à un tyrannosaure, avec une ficelle. «Surtout, arrête de bouger», ordonne le président au reptile qui l’observe avec haine. 

Difficile à croire, mais l’Irak n’a pas encore touché le fond. En 2011, le gouvernement irakien, dominé par les chiites, réprime sauvagement plusieurs manifestations sunnites. Son intransigeance favorise la montée d’une organisation peu connue: l’État islamique. «À côté d’eux, même les fanatiques d’Al-Qaïda passent pour des boy-scouts», dira un ancien ambassadeur des États-Unis.

Ironie suprême, les États-Unis doivent accepter l’aide de l’Iran pour contenir la menace de l’EI. Au risque de voir l’Irak basculer dans l’orbite de leur ennemi juré. Des années de guerre pour en arriver là! 

7 JUILLET 2014

«Je suis le chef désigné par Dieu pour vous diriger» — Abu Bakr Al-Baghdadi, le «calife» de l’État islamique

Le 10 juin 2014, l’impensable se produit. L’État islamique s’empare de la ville de Mossoul, avec ses 2,7 millions d’habitants! L’armée irakienne s’enfuit, en laissant derrière elle un véritable arsenal. Il faut dire qu’au moins 50 000 soldats inscrits sont des «fantômes». Certains sont morts ou disparus. D’autres n’existent pas. Ce qui n’empêche pas des officiers de collecter leur paye.

Le 5 juillet, dans une rare apparition publique, le chef de l’État islamique, Mohamed El Baghdadi, se proclame le «calife de tous les musulmans». Une affirmation qui ferait sourire, si son organisation ne contrôlait pas un territoire aussi grand que celui de la Grande-Bretagne. Et la reconquête sera difficile. Dans les régions sunnites, le gouvernement de Bagdad a très mauvaise réputation. Souvent, la population craint davantage ses miliciens que ceux de l’État islamique…

27 OCTOBRE 2016

«Nous avons dépensé 6000 milliards $ dans les guerres au Moyen-Orient [depuis 2001]» — Donald Trump

Selon les évaluations les plus crédibles, la guerre en Irak a fait entre 280 000 et 350 000 morts (4). Pour les États-Unis, les coûts étaient évalués à 2210 milliards $ en 2014 (5). Ce qui n’incluait pas les soins à long terme pour les vétérans et les intérêts sur la dette de guerre.

Et ça continue… À peine élu à la présidence, en janvier 2017, Donald Trump devient le 5e président américain consécutif à bombarder l’Irak. Il faut fournir un appui aérien aux troupes irakiennes qui achèvent la reconquête des territoires tenus par l’État islamique. Au diable la dépense. Chaque sortie d’un F-16 coûte environ 22 000 $ de l’heure…

Hélas, on ne refait pas l’Histoire. Mais les Américains n’ont pas fini de se demander ce qu’ils auraient pu faire avec les milliers de milliards $ engloutis dans le cauchemar irakien. Lancer un programme d’assurance-maladie universel? Trouver un vaccin contre le cancer? Reconstruire les infrastructures vieillissantes du pays? Partir à la conquête de Mars? Donner un sac de bonbons au caramel à tous les enfants de la Terre?

Ne répondez pas. Il y a des questions qu’il vaut mieux laisser sans réponse…

* Environ le tiers des objets seront ramenés, au cours des mois suivants.

** Saddam Hussein est pendu le 30 décembre 2006. 

(1) Entrevue à la chaîne de télévision NBC, 16 mars 2013.

(2) «Blueprint for a Mess», The New York Times, 2 novembre 2003.

(3) Larry Diamond, Squadered Victory: The American Occupation and the Bungled Effort to Bring Democracy in Iraq, Times Books, 2005.

(4) www.iraqbodycount.org

(5) Costs of War: 4,4 Trillion, 350 Lives, States News Services, 26 juin 2014.