Les injections de toxine de type Botox ont connu une hausse de 748 % entre 2000 et 2014, selon l’Association américaine des chirurgiens plastiques.

Médecine esthétique: une industrie en effervescence

TROIS-RIVIÈRES — Avec plus de 23 millions d’interventions par année à travers le monde, selon les chiffres de la Société internationale de chirurgie esthétique et plastique (IPSAS), l’industrie de la médecine cosmétique est en bonne santé. Si l’augmentation mammaire continue d’être l’opération la plus pratiquée, c’est le rajeunissement vaginal qui connaît la plus forte progression, avec un gain en popularité de 23 % par année d’après les données les plus récentes. Quant aux interventions dites non invasives, les injections de toxine de type Botox présentent une croissance fulgurante, en hausse de 748 % entre 2000 et 2014 selon l’Association américaine des chirurgiens plastiques.

Il s’avère plus difficile d’obtenir des chiffres exacts pour le Québec. À l’Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec (ASCPEQ), on explique ne pas être en mesure de fournir de statistiques sur la pratique privée, celle-ci relevant du secteur privé. L’ASCPEQ, syndicat qui regroupe les quelque 140 chirurgiens qui exercent au Québec, souligne toutefois qu’il importe de différencier chirurgie plastique, chirurgie esthétique et médecine esthétique. Sa directrice, Mari-Claude Hotte, indique que la majorité des interventions réalisées au Québec sont de nature plastique plutôt qu’esthétique. Ce sont donc des chirurgies conduites dans le cadre de reconstructions post-traumatiques, d’interventions post-cancers, de grands brûlés, etc. qui constituent l’essence de la pratique des chirurgiens plasticiens au Québec, selon la directrice.

«La grande majorité des chirurgiens au Québec ont une pratique mixte, c’est-à-dire qu’ils vont aussi faire de la chirurgie esthétique en cabinet privé», fait valoir Mme Hotte. Ils ne seraient qu’une dizaine, selon elle, à se consacrer exclusivement à la chirurgie esthétique en cabinet privé.

Quant à la médecine esthétique au sens large, elle englobe également tout ce qui se fait «sans scalpel», comme l’image Mari-Claude Hotte. Celle-ci comprend donc les soins, traitements au laser et injections. Des interventions qui ne sont par ailleurs pas nécessairement dispensées par un médecin.

Une donne demeure et recoupe toutes les études et tous les rapports disponibles sur la pratique, les femmes sont la clientèle privilégiée de ce secteur d’activité. Les chiffres avoisinent généralement les 85 %.

Une pratique sous la loupe

En 2006, le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF) avait interpellé le Collège des médecins du Québec (CMQ), réclamant que des mesures soient prises afin de mieux protéger les personnes ayant recours à la médecine esthétique. On mentionne qu’«à cette époque, de nombreux cas de préjudices chirurgicaux ou de brûlures causées par l’utilisation du laser avaient été rapportés».

Le CMQ avait répondu en mettant en place un groupe de travail dont le mandat allait être jalonné d’une série de rapports formulant différentes recommandations. Les travaux du groupe culminent en 2016 par la production d’un dernier rapport qui mènera à la publication, en 2018, d’un guide d’exercice encadrant la pratique.

On peut lire dans le rapport de 2016 que si l’arrivée du laser a été bénéfique pour les soins en épilation, le coût élevé des équipements engendre une autre problématique. En effet, dans le but d’amortir les investissements, le groupe de travail indique que les cliniques tendent à élargir la gamme de soins offerts. Le hic est que le personnel ne dispose pas toujours de l’expertise nécessaire pour dispenser de tels soins.

On note également que «l’assureur d’un grand nombre de cliniques de soins esthétiques a été informé de réclamations à l’encontre de cliniques esthétiques basées sur des brûlures ou des lacérations importantes à la suite de soins esthétiques».

Le rapport s’interroge aussi sur la représentation des centres de soins dans l’espace public. On mentionnait ainsi que «dans le contexte où plusieurs centres de soins esthétiques se qualifient de cliniques d’esthétique médicale, comment le public peut-il démêler les activités réservées aux médecins de celles qui peuvent être exercées par un autre professionnel de la santé ou par une autre personne?»

Une autre problématique relevée est celle de la pratique des ordonnances collectives. Cette pratique permet à un médecin de prescrire une ordonnance à un professionnel de la santé ou une personne habilitée, en y définissant certaines limites. Celle-ci a donné lieu à un véritable commerce d’ordonnances autorisant certaines personnes «à faire des actes qui dépassaient leurs compétences», déplore aujourd’hui le Dr Yves Robert, directeur général et secrétaire du CMQ.

La réponse du Collège des médecins

Dans le guide d’exercice de 2018, le CMQ affirme avoir «fait siennes les recommandations formulées par le groupe de travail [de 2016]».

Le Dr Robert explique que la démarche du CMQ menant à l’adoption du document final en 2018 s’est faite en plusieurs étapes. On s’était d’abord penché sur tout ce qui se faisait avec les lasers et tout ce qui relevait de la chirurgie à proprement parler. Le CMQ s’est ensuite intéressé au secteur plus général de la médecine esthétique, «c’est-à-dire tout ce qui s’appelait les interventions non invasives», note Yves Robert.

Le CMQ, via son guide, encadre aujourd’hui la pratique. «Le médecin ne peut pas entrer dans un domaine s’il ne respecte pas les règles du Collège», rappelle le Dr Robert. «S’il a des problèmes et qu’il n’a pas suivi les recommandations du Collège, s’il fait l’objet d’une poursuite par la personne, ça risque de lui coûter très très cher», prévient-il.

Pour lui, le guide «a permis de remettre un petit peu d’ordre dans quelque chose qui devenait un petit peu anarchique».

Le pouvoir du CMQ en est un de recommandation et d’inspection. «Un médecin qui fait l’objet d’une plainte, on peut aller le voir et on peut l’amener en discipline éventuellement», explique le DG.

Yves Robert concède toutefois que le CMQ ne peut pas systématiquement surveiller les quelque 23 000 médecins qui pratiquent au Québec. «On dépend aussi un peu du signalement que les patients peuvent faire, soit parce qu’ils ne sont pas satisfaits du service ou soit parce qu’ils ont des questionnements sur la compétence du médecin.»

Quant aux centres de soins, si ceux-ci ne tombent pas sous la juridiction de l’ordre professionnel, Yves Robert souligne que l’industrie s’est montrée réceptive aux recommandations formulées par le groupe de travail. À cet égard, les risques de poursuite constituent pour lui un effet dissuasif et efficace. Il indique par ailleurs qu’il relève de la responsabilité des propriétaires de ces centres de soins de rediriger les personnes vers un professionnel de la santé quand la situation le commande.