Le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes déplore le manque de données disponibles sur la pratique de la chirurgie plastique au Québec.

Médecine esthétique: «Au Québec, ça se fait derrière des portes closes»

TROIS-RIVIÈRES — Si le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF) reconnaît que beaucoup de chemin a été fait depuis qu’il avait interpellé le Collège des médecins du Québec en 2006, réclamant que des mesures soient prises afin de mieux protéger les personnes ayant recours à la médecine esthétique, on demeure très critique du contexte dans lequel s’exerce ce que l’on qualifie plus volontiers d’activité commerciale que de pratique médicale.

La porte-parole du réseau, l’avocate Lydya Assayag, déplore le secret qui encadre toujours la discipline. «Ça fait des années que l’on réclame les statistiques sur la pratique, mais au Québec, tout se fait derrière des portes closes», dénonce-t-elle.

Mme Assayag se désole par ailleurs que la notion de consentement éclairé n’ait pas davantage été mise de l’avant dans le guide de pratique élaboré par le Collège des médecins du Québec (CMQ). Soulignant le caractère émotif dans lequel les femmes — clientèle largement majoritaire — se retrouvent quand elles décident d’avoir recours à la chirurgie esthétique, le groupe de défense du droit des femmes réclame depuis plus de dix ans l’émission d’un document écrit avant l’intervention. Elle prend pour exemple la France où un tel devis explique en détail ce que l’on va faire, les produits que l’on va utiliser, combien de temps va prendre la convalescence, l’estimation du temps dans lequel il faudra reprendre la chirurgie, etc.

Si le CMQ suggère l’émission d’un pareil devis, Mme Assayag aurait préféré que ce dernier soit obligatoire.

La dépendance à la chirurgie esthétique, de même que les incidences de dépression et de suicide plus élevés chez les femmes ayant recours aux chirurgies mammaires, relevés par certaines études, sont également source de préoccupations pour le RQASF. Le groupe aurait souhaité, prenant à nouveau exemple sur la France, qu’un encadrement psychologique soit offert aux femmes si de telles problématiques sont constatées de la part du personnel traitant.

Bien que le RQASF se félicite que le CMQ ait reconnu qu’il s’agissait d’un problème de santé publique et non un problème individuel, le groupe déplore l’ambiguïté juridique qui caractérise l’ensemble de la pratique. Mme Assayag explique ainsi que le droit qui encadre le secteur médical a été pensé dans une logique thérapeutique, tandis que la pratique de la chirurgie esthétique relève plutôt d’une approche axée sur le résultat, davantage dans une logique commerciale.

«Ce n’est pas “je suis malade et je veux que tu m’aides à me guérir”, c’est “je veux avoir telle apparence précise”», fait valoir l’avocate, «c’est un rapport très commercial, “je te demande de faire ça et tu le fais”», illustre-t-elle.

Le RQASF, qui pose la question «la médecine peut-elle être esthétique?», déplore la banalisation de la pratique. «Pour qu’une femme s’aime, pour qu’elle se valorise, il faut qu’elle s’entretienne, et s’entretenir, ça veut dire surveiller son poids, faire de l’exercice et ça veut dire, de temps en temps faire sa petite injection de Botox», se désole la porte-parole de l’organisme. «On fait ça comme si on allait chez le coiffeur», image-t-elle. Or, «on est mieux protégé par la Loi de protection du consommateur si on veut refaire son toit que si on a un changement esthétique», prévient-elle.

«Les mécanismes de plainte ne sont pas évidents. Il faut comprendre que la chirurgie esthétique, quand ça marche, ça va, mais quand ça ne marche pas, les femmes nous appellent dans un état de détresse terrible», soutient l’avocate. Pour elle, quand il y a des ratées, les femmes se retrouvent coincées entre deux tabous, celui de la pression sociale, qui leur dicte d’être séduisantes, et celui de la honte qu’engendre l’échec de l’intervention.

Au final, selon Mme Assayag, ce sont deux thèses qui s’affrontent. «Il y en a qui disent que ça fait partie de la libération de la femme que d’utiliser notre corps comme outil de séduction et que personne ne peut nous dire quoi faire, on s’est tellement battue pour ça, que c’est pas maintenant qu’on va nous faire la morale», mentionne-t-elle. «La deuxième thèse dit que ce n’est pas aussi facile que ça, que les normes que l’on suit, ce ne n’est pas forcément des normes qui viennent de l’intérieur, ce sont des normes qui nous sont imposées par une pression sociale qui est omniprésente et donc que l’on fait ça pour séduire, pour avoir l’approbation des autres», conclut-elle.