De quelle façon la production et la commercialisation du cannabis seront-elles encadrées?

Marijuana: «Personne n'est au courant»

Alors que le gouvernement Trudeau se prépare à légaliser la marijuana récréative, l'an prochain, les producteurs agricoles de la Mauricie et du Centre-du-Québec ne semblent pas savoir par quelle corne prendre ce taureau. Le même phénomène se vit du côté des centres horticoles.
«On en parle, parfois, mais c'est plus à la blague. Dans nos réunions, ça vient sur le sujet quand on parle du prix des cultures», raconte Sylvain Rheault, porte-parole de l'UPA du Centre-du-Québec.
«Personne n'est au courant de rien», indique pour sa part Jean-Sébastien Dubé, porte-parole de l'UPA de la Mauricie, «ne serait-ce que de savoir si c'est payant de cultiver ça. On n'a aucune donnée. Est-ce qu'une tonne de soja c'est plus payant? Du point de vue agroéconomique, on n'en a aucune idée», assure-t-il.
«À quoi va ressembler la mise en marché? Est-ce que les producteurs vont pouvoir vendre ça au kiosque à la ferme?» se demande-t-il, un peu à la blague.
Et il y a aussi la compétition de tous ceux et celles qui font pousser la plante en question sous des lampes, à la maison. «Faudra-t-il être certifié pour faire pousser ça? Quelle va être la demande? Est-ce que tout le monde va en produire?» se questionne M. Dubé. «Alors quel sera le prix plancher? Est-ce que ce sera plus payant de faire du maïs?», se demande-t-il.
«Ce n'est pas encore défriché», résume, sans vouloir faire de jeu de mots, la présidente sortante de la Fédération interdisciplinaire de l'horticulture ornementale du Québec, Lise Gauthier, propriétaire de Gauthier Fleurs et Jardin, à Trois-Rivières.
«Ça commence à se parler dans le milieu. Ça pourrait être une opportunité d'affaires», reconnaît-elle.
Là aussi, il semble que tout est à faire. «Est-ce que ça va être dans nos commerces ou ça va être un autre réseau de distribution? On a parlé de la SAQ à un moment donné», dit-elle.
Pour l'instant, indique Sylvain Rheault, il existe des productions de cannabis médicinal qui sont très réglementées, «mais quand ça va devenir free for all, honnêtement, je ne sais pas comment ça va se passer. On n'a aucune idée», dit-il. M. Rheault estime qu'il faudrait que ce soit réglementé même si c'est légal.
Ce dernier indique que l'UPA de la Mauricie «reçoit un ou deux appels par mois de personnes qui ne sont pas nécessairement des producteurs agricoles et qui voient là une opportunité de marché». Ces personnes veulent obtenir de l'information de la part des agroéconomistes de l'UPA pour savoir comment être prêtes pour le jour où la plante sera légalisée, explique-t-il.
«On a reçu récemment un appel d'une biologiste qui n'est pas nécessairement dans le domaine agricole et qui y voit une occasion d'affaires, mais on n'a pas beaucoup de données là-dessus», indique Jean-Sébastien Dubé.
Parmi les autres questions que se posent les producteurs, c'est celle de la sécurité puisque certains pourraient être tentés de visiter les champs sans permission. Mme Gauthier, pour sa part, espère un bon encadrement.
«Dans le commerce au détail, on ne veut pas faire la police ou le chien de garde», dit-elle. «S'il faut demander les cartes, ça se fait déjà dans les dépanneurs et ce n'est pas un problème», dit-elle, «mais y aura-t-il des quantités maximales? Je ne suis pas allée en Californie pour voir comment ça se fait.»
Stéphane Côté, propriétaire des Jardins des 3-Rives RAP hydroponique, indique que les clients commencent à poser des questions, en particulier les personnes qui souffrent de sclérose en plaques ou des séquelles d'un grave accident et dont l'organisme ne tolère plus les médicaments.
L'hydroponie, dit-il, ne fera pas une marijuana plus forte, mais les plantes pousseront plus vite, explique-t-il. M. Côté croit que les commerces comme le sien n'auront pas le choix de contrôler les cartes pour éviter que les moins de 18 ans aient accès à cette drogue dite douce, mais à risque pour leur jeune cerveau.
«Je ne pensais pas que ce serait aussi compliqué de structurer une industrie illicite en quelque chose de légal», résume pour sa part Jean-Sébastien Dubé.
Même du point de vue agronomique, c'est aussi compliqué, ajoute-t-il, qu'il s'agisse «de fertilisation, du contrôle des maladies, des ravageurs, etc.»
Malgré tout, pour l'instant, l'École d'agriculture de Nicolet de la Commission scolaire de la Riveraine n'a pas encore eu de demandes d'aide technique en vue d'une production de cannabis, indique le directeur, Patrick Leblanc.
Si jamais l'intérêt se porte vraiment sur la plante, lorsqu'elle sera légalisée, la formation pourra alors être dispensée «comme on le fait pour toutes les plantes», dit-il, par exemple, les fines herbes. «Ça va avec la demande», dit-il.
«Tout est à faire. Il va falloir que le gouvernement s'assoie avec les différents intervenants», croit Lise Gauthier.