Le projet de loi 142 qui doit mettre fin à la grève des travailleurs de la construction a été adopté.

Loi spéciale pour la construction: grogne généralisée

La loi spéciale déposée par la ministre du Travail Dominique Vien a soulevé la colère tant chez les syndiqués que chez les patrons de l'industrie de la construction, lundi.
La ministre du Travail Dominique Vien (debout), le leader du gouvernement Jean-Marc Fournier et le premier ministre Philippe Couillard affichaient des réactions bien différentes lors du débat à l'Assemblée nationale pour l'adoption du projet de loi spéciale, lundi.
En grève depuis le 24 mai, les travailleurs et les entrepreneurs devront retourner sur les chantiers dès mercredi, sous peine d'amende. Le projet de loi 142 pour mettre fin au débrayage devait être adopté tôt mardi, après une nuit de débats à l'Assemblée nationale. 
La loi spéciale donne cinq mois supplémentaires pour conclure une entente dans les différents secteurs : résidentiel, génie civil et voirie, industriel, commercial et institutionnel. Des médiateurs appuieront les parties pendant les discussions.
Mais, à la fin octobre, si des points de discorde persistent, un arbitre aura le pouvoir de trancher les éléments litigieux. Une part d'incertitude qui devrait encourager les uns et les autres à s'entendre, croit la ministre Vien. 
Pendant cette période supplémentaire, les travailleurs toucheront une augmentation salariale de 1,8 %. Cette hausse est inférieure au 1,9 % de la dernière offre patronale, mais elle est immédiate, et cela n'écarte pas l'enjeu monétaire des négociations.
«Sous le choc»
Le porte-parole de l'Alliance syndicale, Michel Trépanier, qui représente cinq centrales, s'est dit «sous le choc» après la lecture du projet de loi. Les syndiqués déplorent que Québec intervienne aussi rapidement et mette fin à l'exercice du rapport de forces. La grève est la carte maîtresse du jeu syndical, a plaidé M. Trépanier.
À son avis, la loi démontre qu'il y avait un deal entre les patrons et le gouvernement Couillard. «Tout ce que le conseil du patronat a demandé avant même le conflit de travail, c'est dans la loi, a déploré M. Trépanier. [...] Les patrons ont gagné.»
Il craint que les multiples demandes patronales pèsent plus lourd que les revendications syndicales «plus raisonnables» devant l'arbitre. Les syndicats tiennent toujours à une entente globale. L'Alliance syndicale promet que ses membres se souviendront du gouvernement Couillard aux prochaines élections. 
Chez les patrons, le porte-parole de l'Alliance de la construction du Québec (ACQ), Éric Côté, s'indigne qu'une augmentation salariale soit imposée. «On fait un cadeau aux employés et on ne consent à aucune de nos demandes patronales», a déploré M. Côté. La loi spéciale prévoit des mécanismes «complexes» qui empêchent de «librement négocier» les conventions collectives, a-t-il ajouté. «Le gouvernement est en train de se mêler des conditions entre les employés et des entreprises privées», a pesté M. Côté.
Un porte-parole patronal du secteur résidentiel, François-William Simard, a souhaité de son côté que la loi pave la voie à des ententes sectorielles.
Processus «vicié»
Le Soleil a écrit la semaine dernière que Québec envisageait une loi spéciale plus musclée que celle de 2013. «Il est clair que le processus est vicié parce que les parties ont développé l'habitude de s'asseoir sur leurs mains et d'attendre que le gouvernement règle pour eux, a déclaré le premier ministre en Chambre. Ce coup-là, ce n'est pas de même que ça va se terminer.»
Mais la loi ne prévoit rien pour régler à plus long terme les «embûches» auxquelles les négociations se sont butées depuis des mois. 
Le chef de l'opposition Jean-François Lisée estime que Québec aurait pu forcer un retour sans s'immiscer dans les conditions de travail. «C'est un projet de loi injuste et probablement illégal», a dit M. Lisée. Il juge aussi que le gouvernement, lui-même un grand donneur d'ouvrage, est en conflit d'intérêts.
À la Coalition avenir Québec, le chef François Legault reproche au gouvernement d'avoir trop tardé avant de mettre en place des mécanismes pour régler les différends. La solidaire Manon Massé reproche à Québec d'avoir brisé l'équilibre en brandissant trop rapidement la loi spéciale.
Manifestation
Les esprits de milliers de travailleurs de la construction étaient échauffés lundi autour de l'Assemblée nationale tandis que les élus débattaient de la loi spéciale. L'intervention du porte-parole des syndicats, Michel Trépanier, a d'ailleurs permis d'éviter la confrontation entre un groupe de manifestants particulièrement bouillants et les policiers de l'antiémeute de la Sûreté du Québec.
Ça faisait une heure que la fin de la bruyante protestation avait été sonnée. Le coordonnateur à la mobilisation de l'Alliance syndicale, Fred Simard, avait pris le micro devant le parlement pour annoncer aux milliers de protestataires qu'il était temps de rentrer à la maison. Il se réjouissait : «Je suis ben fier. Merci de ne pas avoir fait de débordement.»
Il faut dire qu'ils étaient nombreux et mécontents. Croisé sur les fortifications, un policier du service du contrôle des foules observait de haut le groupe qu'il évaluait à environ 4000 têtes. L'Alliance syndicale penchait plutôt pour 6500.
Venus d'un peu partout au Québec, plusieurs profitaient de leur virée dans la capitale pour fêter. Canettes de bière dans les mains, joint de cannabis entre les dents, certains semblaient s'amuser ferme... et se soulageaient en plein air, dont sur les bâtiments de la Colline Parlementaire. La plupart sont cependant demeurés calmes face aux nombreux policiers qui avaient été déployés pour les encadrer. Ils criaient, chantaient des slogans, faisait le plus de tapage possible en déambulant autour de l'Assemblée nationale. 
Plus de 300 travailleurs provenant de la région se sont rendus à Québec afin de participer à la manifestation. Pierre Lebel, un électricien oeuvrant dans le secteur industriel, a notamment fait le voyage.
«Même si on savait que ça ne changerait rien, c'était important d'y aller. On ne peut pas rester tout le temps assis et dire qu'on ne peut pas rien faire. C'est notre droit de manifester», a-t-il confié.
En ce qui concerne la loi spéciale, M. Lebel a affirmé que le gouvernement s'engage sur un terrain glissant en y ayant recours.
«Il est où ton pouvoir de négociation quand tu as toujours une loi spéciale au-dessus de la tête? Là c'est nous, avant ça c'était les médecins et après ça, ce sera les professeurs et les infirmières. On commence à se rapprocher d'une dictature selon moi», a-t-il poursuivi.
Avec la collaboration de Mathieu Lamothe