Un rassemblement entre professeurs et étudiants de l'UQTR a eu lieu jeudi.

Lock-out à l'UQTR: «C'est une vraie catastrophe»

TROIS-RIVIÈRES— Le lock-out des professeurs décrété par la direction de l’Université du Québec à Trois-Rivières a des conséquences extrêmement graves. Nombreux sont ceux et celles qui se demandaient, jeudi, si la décision a été prise en toute connaissance de cause alors que professeurs et étudiants se sont réunis dehors, devant «les cubes», en guise de solidarité.

Par exemple, le fameux bateau de recherche fluviale Lampsilis de l’UQTR devait partir en juillet pour une mission historique de 16 jours, la plus grosse de son histoire, entre le lac Ontario et Québec. Or tout est figé. Le problème, c’est qu’à cause du lock-out, «je ne peux pas travailler sur le projet», indique l’organisateur, François Guillemette, professeur au département des sciences de l’environnement. «Il y a à peu près 6 à 8 projets d’étudiants à la maîtrise et au doctorat qui n’auront pas lieu si ça continue dans le contexte actuel», dit-il. «C’est une vraie catastrophe. On doit retourner les fonds», ajoute-t-il.

Le professeur Gilbert Cabana, du même département, est tout aussi décontenancé. «Pour l’école internationale qu’on organisait et qui commencerait normalement le 19, il y a l’équivalent d’environ 30 000 $, soit 20 000 euros qui sont réservés en France qui vont mourir. Onze personnes sont supposées venir. J’aurai l’odieux de leur envoyer une lettre pour leur dire que ça n’a pas lieu», déplore-t-il. 

Son collègue, le professeur Andrea Bertolo, ajoute que «tous les projets de maîtrise et de doctorat sont bloqués. J’ai un atelier à organiser avec une vingtaine de personnes qui arrivent de l’étranger la semaine prochaine. Ça va être annulé», dit-il.

L’UQTR a d’ailleurs confirmé au Nouvelliste que les écoles d’été données chaque année par les professeurs ont bel et bien été annulées par la direction, ce qui fait craindre à plusieurs que cela annonce un conflit de longue durée.

Félix Bouvier, professeur en sciences de l’éducation, ajoute que «des subventions de recherche sont effectivement mises en péril. Dans certains cas, ça va être dramatique pour les étudiants», dit-il.

L’ancienne rectrice de l’UQTR, Nadia Ghazzali, qui est aujourd’hui professeure au département de mathématiques et informatique, est aussi très touchée, tout comme ses étudiants, par le lock-out. Elle estime que cette mesure «n’est pas la solution. Ce n’est pas une façon de faire. On l’a vu en 2008», rappelle-t-elle. «On avait eu 4 jours de lock-out et quand je suis arrivée, en 2012, des professeurs arrivaient dans mon bureau et m’en parlaient encore. Il y avait encore des séquelles quatre ans plus tard», dit-elle. «Les collègues qui ont vécu 2008 sont complètement démoralisés. Ils savent les conséquences», dit-elle.

Mme Ghazzali estime que la décision reflète «une méconnaissance du travail des professeurs d’université».

«J’ai deux étudiants sénégalais qui paient le gros prix pour 12 crédits. De quel droit on va leur dire qu’ils n’ont pas accès à leur directrice de recherche? Ils ne peuvent être supervisés par personne d’autre», explique-t-elle.

Fannie Hamel-Thibault, finissante au baccalauréat en histoire, estime que le lock-out a «un impact purement idéologique sur la vision que j’ai de l’établissement. De savoir que le recteur est prêt à appliquer des mesures aussi sauvages en pleine négociation avec ses enseignants, en plein début des négociations, ça compromet énormément ma décision d’appliquer pour une maîtrise ou un doctorat ici dans le futur», dit-elle.

Valérie Deschamps, qui terminera son baccalauréat à la session d’automne, indique qu’elle a un contrat de recherche avec sa future directrice de maîtrise et ne sait pas ce qui va se passer avec ce contrat. «Le parcours universitaire, ce n’est pas seulement des cours, c’est aussi des articles qu’on peut écrire, des colloques et des présentations et en ce moment, tout cela est sur pause», déplore-t-elle.

Directeur du département d’anatomie, le professeur Gilles Bronchti a dû mettre fin à un projet sur lequel il travaillait depuis deux mois qui devait se réaliser le mercredi, 2 mai. «Il a été bloqué parce qu’on ne pouvait plus travailler dessus. Il devait nous apporter une formation de 9000 $ qui se rapportait à l’Université et un projet de recherche de 25 000 $. On n’a pas eu le temps de prévenir les gens, qui sont furieux. Ils venaient de tout le Québec, dont des Îles-de-la-Madeleine et ils étaient dans des hôtels ici, lundi soir», dit-il.

Le lock-out a également des répercussions pour un doctorant d’origine française et sa famille, qui avait prévu le voyage au Québec la semaine prochaine pour assister à sa soutenance de thèse. Ayant reçu un avis que la soutenance était annulée, l’étudiant a recommandé à sa famille d’annuler le voyage.

«Nous allons reporter, mais nous perdons tous les dépôts déjà faits pour les billets d’avion. Nos hôtels étaient réservés, notre voiture aussi. J’estime que nous allons perdre environ 1000 $ canadiens, et un lock-out n’est pas couvert par notre assurance voyage, mais ce n’est pas grand-chose par rapport au stress que vit mon fils et ses collègues. Il avait obtenu une bourse pour un stage postdoctoral, et devait aussi passer une entrevue en vue de l’obtention d’un poste de professeur. Tout cela a été annulé. C’est son avenir professionnel qui est en jeu. Je plains beaucoup les étudiants qui sont les vraies victimes de ce conflit de travail», a déclaré au téléphone le père de l’étudiant, qui préférait ne pas être identifié pour ne pas nuire à son fils.

Marty Laforest, professeure au département des lettres et communication sociale, estime que le lock-out a aussi un impact économique sur Trois-Rivières. «J’organise ici une école d’été en linguistique légale. On avait réussi à avoir plus de monde que d’habitude, des organisations telles que la Sûreté du Québec et l’Office québécois de la langue française», raconte Mme Laforest qui a mis un an de travail dans l’organisation de l’événement. Les participants provenaient de six universités et des conférenciers venaient de l’étranger. «Les billets d’avion étaient achetés», dit-elle. Ce sont autant de personnes qui ne mangeront pas dans les restaurants de Trois-Rivières et qui ne coucheront pas dans les hôtels de la région. Bref, le lock-out décrété à l’UQTR dépasse largement les frontières du campus.

Avec la collaboration de Paule Vermot-Desroches