Il y a deux ans, l’Aluminerie
de Bécancour tombait
sous le coup d’un lock-out.
Il y a deux ans, l’Aluminerie de Bécancour tombait sous le coup d’un lock-out.

Lock-out à l’ABI: «Je n’oublierai jamais le jour du 11 janvier 2018»

Marc Rochette
Marc Rochette
Le Nouvelliste
Bécancour — «Je n’oublierai jamais le jour du 11 janvier 2018. J’avais dit aux journalistes: suis-je tout seul à mesurer l’étendue de ce qui se passe ici ce matin? J’avais une sorte de pressentiment qu’on touchait quelque chose de gros à ce moment-là.»

Voilà comment le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, se rappelle du déclenchement du lock-out à l’ABI survenu il y a deux ans exactement. Et le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, n’hésite pas à parler d’un conflit qui avait un caractère historique. «Et le respect du protocole de retour au travail sera aussi historique alors que le climat de confiance et de collaboration apparaît être là», a-t-il mentionné.

Selon lui, la résolution du conflit démontre l’importance de travailler sur les intérêts derrière les positions. «Quand le lock-out a été déclenché, il y a une partie qui avait planté son poteau quelque part, l’autre partie, son poteau ailleurs. Le défi en relations de travail, c’est de faire réaliser aux deux parties l’importance des intérêts derrière ces poteaux-là», explique le député de Trois-Rivières.

Le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois.

Celui-ci aura toujours vu son rôle comme en étant un de facilitateur. «Je ne voulais jamais qu’il y ait rupture des discussions, il fallait tout le temps que la roue tourne, que les parties se parlent, qu’il y ait de la communication, des échanges, il fallait que les parties comprennent qu’elles avaient toutes les deux des intérêts communs et des intérêts communs bien plus importants que leurs intérêts divergents. Et plus elles mettaient l’accent sur les intérêts communs, plus elles réalisaient qu’il y avait de moins en moins de divergence d’intérêts. Il fallait aussi sortir de la boîte», décrit-il, évoquant le conseil de médiation et l’hypothèse de règlement.

À son avis, «on est passé d’une époque où il y avait un risque réel de fermeture à une époque où là, on va avoir réembauché tout le monde, où on anticipe l’avenir avec plus d’optimisme, des embauches potentielles, une productivité accrue», se plaît-il à énumérer.

D’ailleurs, celui-ci a fait le point avec toute l’équipe de direction en décembre. «On a fait un bilan de la situation, comment ça évoluait, le niveau des embauches, le climat de relations de travail, le respect du protocole de retour au travail. Ça va bien, je suis vraiment satisfait, et les échos que j’ai de la partie syndicale sont bons. Ce n’est pas parfait. Mais tenant compte des circonstances, ça m’apparaît remarquable ce que les parties ont fait à ce jour pour rebâtir le climat de confiance et de collaboration qui est essentiel pour assurer l’avenir de cette entreprise», confie le ministre Boulet.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

Aurait-il fait des choses différemment? «Sans prétention, non. Je serais encore constamment préoccupé et tous les jours, je serais encore impliqué. Je ne peux pas humainement faire plus que ça. C’est un dossier qui est très complexe, il y avait des dynamiques du côté patronal et syndical et il fallait travailler en tenant compte de toutes ces dynamiques humaines qui parfois s’opposaient», avoue-t-il.

Qu’en est-il des sorties publiques de son grand patron qui étaient plutôt mal accueillies du côté syndical? «M. Legault était avec moi quand on a rencontré les parties et il avait le même état d’esprit que moi pour la recherche de solutions créatives», affirme celui qui évoque le profil d’homme d’affaires du premier ministre du Québec et le contexte de la période de questions et réponses à l’Assemblée nationale où les déclarations ont souvent eu lieu.

En ce qui concerne les 200 emplois en moins, deux ans après le début du lock-out, le ministre régional considère que l’important, c’est que «le nombre de salariés soit compatible avec ce qui est requis pour assurer l’efficacité des opérations». «Et c’est ce que la compagnie juge, ça fait partie de ses droits de gestion. Mais quand on parle d’embauche potentielle, c’est quand même significatif. Il y avait aussi un objectif d’augmentation de la productivité», croit M. Boulet.

À ce chapitre, le maire Dubois soutient qu’il vaut mieux «800 jobs heureuses bien gérées que 1000 où il y a beaucoup de malheur». Quant à son état d’esprit en ce début d’année 2020, il cite un philosophe grec de l’Antiquité: «Qui a déjà goûté au malheur sait mieux goûter au bonheur».

«Les deux dernières années ont été inquiétantes et c’est l’inquiétude qui est le pire. Quand tu as à gérer les finances d’une ville, avec des impacts potentiels de l’ordre de 16 % ou de quelque quatre millions de dollars, ça nous a toujours torturé l’esprit de ne pas savoir ce qui se passerait. On commence donc l’année avec le cœur léger, en ayant une certaine assurance que notre principal employeur est là de façon positive dans des bonnes conditions. J’ai l’heureuse impression que la page a été tournée. C’était extrêmement important de régler le conflit et de tourner la page», affirme le premier magistrat.

Le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez.

Bernatchez se montre critique

Pour sa part, le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, se montre plutôt critique envers le recours au lock-out. «Cela devrait faire l’objet d’une réévaluation par le gouvernement du Québec. Une modification du Code du travail s’imposerait», suggère-t-il.

Le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel.

Pour lui, ce long conflit a traduit une crise majeure du dialogue social entre les représentants de l’employeur et les représentants syndicaux. «Les parties sont allées trop loin dans leur stratégie respective de contrainte. La principale leçon à tirer d’un tel conflit ouvrier pour un syndicat et un employeur est de ne jamais se décourager du dialogue social patient et de ne jamais perdre de vue la finalité de l’organisation ou les raisons de son existence», commente le spécialiste.

Ce dernier soutient que le changement de garde à la tête du syndicat et le rajeunissement de la force active de l’ABI devraient changer la dynamique des relations de travail. «Les parties sont capables d’oublier le passé, autant que faire se peut, et de construire un système qui évite les conflits à la source», déclare M. Bernatchez.

De son côté, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, lance un appel à la vigilance malgré le retour à la normale dans l’usine. «Ça a l’air parti du bon pied, mais le secteur de l’aluminium est fragile. Et durant le conflit, j’ai essayé d’être le plus honnête possible. L’inquiétude que j’avais était réelle. Et ça reste une nécessité que la compagnie investisse», a-t-il conclu.