L’écrivain trifluvien Guillaume Morrissette a soulevé sur Facebook un débat sur la liberté des écrivains de vendre leurs livres où ils le souhaitent, incluant les grandes surfaces.

Livre: le débat du prix unique renaît

TROIS-RIVIÈRES — La journée officielle «Le 12 août, j’achète un livre québécois» aura non seulement été marquée par un effort des librairies pour vendre des livres d’ici, mais, plus localement, par un débat qui a été lancé par l’écrivain trifluvien Guillaume Morrissette sur Facebook. L’écrivain déplorait de ne pas avoir été invité à un événement de promotion des écrivains locaux qui se tenait dimanche à la librairie Poirier sous prétexte qu’il aurait accepté de participer à une signature de livres chez Costco où ses bouquins sont vendus 25 % moins cher qu’en librairie.

En entrevue au Nouvelliste, Morrissette a dit estimer que la librairie est parfaitement libre d’inviter qui elle veut à ses événements mais qu’il est, de son côté, libre de vendre et de signer ses livres où il lui plaît. La gérante de la librairie Poirier, Frédérika Skierkowski, a indiqué pour sa part, qu’elle ne boycotte en rien l’écrivain dont elle tient tous les titres en magasin à longueur d’année et qu’il faisait même lundi l’objet d’une suggestion de livres québécois à acheter. La librairie estime par ailleurs qu’il est tout à fait libre, comme tous les écrivains, de vendre ses livres où il veut et d’y participer à des séances de signatures s’il le souhaite. Autrement dit, malgré les différences d’interprétation, les susceptibilités écorchées et les longs échanges sur Facebook, tout le monde est d’accord sur la liberté de tout un chacun.

Derrière cette histoire se dessine cependant un véritable enjeu qui tient à ce que des magasins à grande surface peuvent vendre des livres 25 % moins cher que ce que les librairies peuvent se permettre d’afficher. Plusieurs pays ont adopté une loi forçant tous les commerces à vendre les livres à un prix minimal. Le gouvernement québécois avait lui aussi élaboré une politique sur le prix unique des livres en 2015 qui ne s’est cependant jamais développée en projet de loi. Cette politique est, depuis, restée lettre morte.

Un événement de rencontre d’écrivains trifluviens avec le public dimanche à la Librairie Poirier a précédé la journée «Le 12 août, j’achète un livre québécois» qui avait lieu lundi à travers le Québec.

«C’est quand même un problème que des magasins à grande surface puissent vendre les livres 25 % moins cher que nous, dit Frédérika Skierkowski. Les grandes surfaces tuent un peu les librairies indépendantes. Les gens se sont montrés très attristés quand la librairie Morin a fermé et c’est compréhensible: les grandes surfaces ne sont pas des librairies. Nous, nous tenons 50 000 titres alors que Costco en tient 500 et seulement parmi les meilleurs vendeurs. Eux n’ont pas de libraires pour conseiller les gens. Il faut que le public sache que l’achat de livres chez eux implique un enjeu plus large.»

L’écrivaine trifluvienne Isabelle Dumais est présidente de la Société des écrivains de la Mauricie. Elle ne veut pas prendre de position officielle à ce titre sans avoir consulté les autres membres du conseil d’administration mais n’en a pas moins une opinion personnelle. «Bien sûr, un lecteur est libre d’acheter ses livres où il veut mais en achetant dans les grandes surfaces, il prive les librairies d’une entrée d’argent qui permet d’offrir d’autres titres que les best-sellers. S’il existait une loi sur le prix unique, il n’y aurait pas cette concurrence déloyale de la part des grandes surfaces. Je ne crois pas que c’est à l’auteur de porter seul le poids de cette responsabilité en refusant d’y vendre ses ouvrages.»

«Le milieu du livre est un écosystème en soi. Quand on achète un livre, on participe à une grande chaîne. Finalement, j’ai tendance à me dire que la responsabilité incombe surtout au consommateur dans le choix qu’il fait du commerce où il achète le livre. Personnellement, je crois à l’importance des librairies indépendantes implantées dans leur communauté avec tout ce qu’elles offrent de services. Depuis 2015, la politique du prix unique a été mise sur la glace et depuis, personne ne se bat plus pour ça mais je pense qu’il y a là un débat important à faire. Il faudrait peut-être travailler à sensibiliser le public aux enjeux que cache l’achat d’un livre: acheter le Guide de l’auto chez Walmart n’a pas d’impact pour cette grande chaîne mais le même achat dans une librairie indépendante fait une grosse différence.»

Du côté de la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie, propriétaire de la librairie Poirier, le directeur général Guy Rousseau, affirme que l’organisme qu’il dirige soutient sans réserve la politique du prix unique pour les livres. «Notre mission, c’est la promotion des auteurs du Québec et de la littérature québécoise. On va se battre pour que les auteurs d’ici aient de l’espace pour leurs livres et pas seulement les best-sellers. Si les grandes surfaces accaparent une grande partie des ventes, ils fragilisent les librairies qui, elles, donnent cette place. Si on force les librairies indépendantes à fermer, qu’est-ce qui va rester aux amateurs de littérature? La culture québécoise dans le domaine du livre passe par la survie des librairies indépendantes. Il faut en être conscient quand on fait ses achats.»

«De notre côté, on va plus loin. Non seulement on est en faveur d’une politique du prix unique pour les livres mais on est aussi pour la solidarité régionale. L’achat local est essentiel à la prospérité de nos communautés.»