Djemila Benhabib

«L’insoumise» nous quitte

CHRONIQUE / C’est la politique qui l’avait amenée à Trois-Rivières et c’est le grand engagement politique de sa vie, sa lutte en faveur de la laïcité et contre l’islam radical qui l’envoie aujourd’hui vers d’autres horizons.

Mais avant de prendre l’avion lundi pour Paris puis vers Bruxelles, où elle joindra le Centre d’action laïque, Djemila Benhabib tenait à dire, avec toute la passion et la conviction qu’on lui connaît, un grand merci aux Trifluviens.

«Je m’en vais triste», reconnaît-elle, «parce que je laisse des amis. Je laisse un milieu de vie assez exceptionnel. Vraiment! Je laisse des gens qui ont été chaleureux et bienveillants avec moi.»

C’est sous l’insistance de Pauline Marois, la chef du Parti québécois de l’époque, que Djemila Benhabib accepta finalement d’être candidate dans Trois-Rivières.

«J’ai longtemps réfléchi à sa demande. J’ai finalement décidé d’y aller. Ce qui m’a convaincue, c’est que je voulais qu’une femme puisse enfin devenir première ministre.»

Celle qui a été journaliste, professeure, écrivaine, conférencière vivait comme en semi-clandestinité à Gatineau où elle occupait un poste dans la fonction publique fédérale.

Pas question d’être candidate dans cette région et encore moins dans la région de Montréal où elle se serait sentie trop en danger en raison des menaces constantes qu’elle recevait à propos de ses opinions très affirmées sur l’Islam.

La Mauricie, par contre, la séduisait parce que ce n’est pas loin de Montréal et de Québec, qu’elle y avait déjà passé des vacances, et que Trois-Rivières est une ville universitaire et d’histoire.

«Je voulais faire la démonstration que les régions n’étaient pas des lieux et des espaces où l’on n’accueillait pas l’autre; que dans les régions, il y avait aussi des ouvertures pour accueillir des gens qui venaient d’ailleurs.»

Les sondages l’avaient donnée gagnante… Mais c’est finalement la libérale Danielle St-Amand qui l’emporta.

Mais vaincue ou victorieuse, en découvrant la ville, elle avait pris l’engagement de venir s’établir à Trois-Rivières.

Pour être candidate, Djemila Benhabib avait dû renoncer aux vacances familiales en France chez ses parents qui avaient été planifiées, avec son conjoint et sa fille. C’est à Paris que Gilles Toupin, ancien journaliste à La Presse, apprit que la petite famille allait déménager à Trois-Rivières et cela se fera en pleine tempête de neige.

Il comprit que «l’insoumise», comme l’avait déjà surnommée le magazine Châtelaine, ne manquait pas de détermination. Celle-ci dut quand même renoncer à un emploi feutré et sécurisant.

Qu’à cela ne tienne, après son échec électoral, Djemila Benhabib donnera des cours de géo-politique sur le Moyen-Orient à l’Université du troisième âge de l’UQTR et de l’Université Laval, prononcera de nombreuses conférences au Québec mais beaucoup à l’étranger et après s’être fait connaître avec Ma vie à contre-Coran et Les soldats d’Allah à l’assaut de l’occident, elle publiera son troisième ouvrage, Des femmes au printemps, puis Après Charlie, laïques de tous les pays mobilisez-vous.

Elle a remporté de nombreux prix pour ses écrits et fut honorée à Bruxelles où on lui attribua, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de la liberté d’expression.

Il fallait bien s’attendre qu’avec son rayonnement international, notre «Trifluvienne d’adoption» plie un jour bagage pour d’autres défis, pour poursuivre son combat.

C’est l’histoire de sa vie. Née en Ukraine d’un père algérien et d’une mère chypriote-grecque, elle a grandi à Oran, deuxième ville d’Algérie, où ses parents enseignaient à l’université la physique et les mathématiques et dont le père devint le doyen.

Leur grand engagement en faveur de la démocratie leur valut une condamnation à mort par le Front islamique du djihad armé, ce qui força la famille à se réfugier en France.

«La démocratie, on ne peut pas l’assujettir au religieux», dira-t-elle.

«Mes parents m’ont permis d’élargir mes horizons, d’avoir une conscience sociale. Il faut dire que la question des femmes est venue très tôt me chercher parce qu’être femme dans un pays musulman, c’est pas rigolo. C’est même très dur. Et ça, je l’ai senti alors que j’étais enfant. Le respect des droits des femmes, pour moi, c’est vraiment important.»

Au Centre d’action laïque, Djemila Benhabib aura le mandat de fédérer les musulmans laïques de Belgique, mais aussi de l’ensemble de l’Europe et même à l’international.

Le CAL est totalement dédié à la laïcité. On veut y faire contrepoids aux regroupements de musulmans fondamentalistes qui y sont nombreux et qui sont fortement financés par certains états arabes.

«Ils sont puissants. On va essayer de former une espèce de réseau européen de musulmans laïques pour faire entendre notre voix.»

Mme Benhabib entretenait des relations avec le CAL depuis une dizaine d’années.

«Il y a un gros questionnement depuis dix à vingt ans sur le vivre ensemble, comment on gère la question des accommodements. Après Bouchard-Taylor, les Européens étaient curieux de connaître comment ici on gérait cette question. Bouchard-Taylor ont eu tendance à dire que ça marchait. Moi, j’allais en arrière pour dire que ça ne marche pas vraiment. Que ce n’est pas une solution et qu’au bout, on n’a rien réglé.»

Depuis Charlie Hebdo, c’est devenu un grand sujet de préoccupations en plus du fait qu’il y a eu plusieurs attentats terroristes.

Se sent-elle menacée? «Toute personne qui est engagée dans un débat d’une telle intensité, c’est sûr qu’elle va se sentir menacée. Faut pas être naïf.»

Plusieurs journalistes ont payé de leur vie leur liberté d’expression.

Djemila Benhabib en est consciente. «C’est toujours là». Mais «cette menace ne m’a pas tétanisée».

Coup de griffe: Peut-on croire que les eaux printanières du fleuve pourraient inonder l’Auberge du Lac Saint-Pierre? Si c’était le cas, ça serait le retour de la mer de Champlain.

Coup de cœur: À la Sûreté du Québec de La Tuque et aux nombreux bénévoles qui se sont rendus volontaires pour retrouver Denise Massicotte, égarée en forêt pendant trois jours.