De gauche à droite: Alain Gélinas, président de la CAVP, Yvon Boivin, ancien président de la CAVP et Michel Lemay, vice-président.
De gauche à droite: Alain Gélinas, président de la CAVP, Yvon Boivin, ancien président de la CAVP et Michel Lemay, vice-président.

Les victimes de la pyrrhotite veulent les 280 M$ de SNC-Lavalin

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — Épuisées de se battre depuis 10 ans pour être dédommagées, les victimes de la pyrrhotite en Mauricie et au Centre-du-Québec demandent au premier ministre du Canada, Justin Trudeau, d’utiliser les 280 M$ de pénalités imposées à SNC-Lavalin pour les aider à traverser cette crise évaluée à 1 milliard $.

Une division de SNC-Lavalin, rappelons-le, a été condamnée à payer une amende de 280 millions $ après avoir plaidé coupable de fraude contre la Libye et des organismes du Maghreb. La firme québécoise d’ingénierie, qui a versé 127 millions $ en pots-de-vin au fils de l’ancien dictateur de la Libye dans le but d’obtenir des contrats, est aussi au coeur de la crise de la pyrrhotite qui dure depuis 10 ans.

Lors du premier procès dans ce dossier, il y a déjà 7 ans, la firme avait été condamnée à payer 70 % des dommages, une condamnation que SNC a choisi de porter en appel. Le jugement très attendu ne sera rendu qu’au cours des premiers mois de 2020.

La Coalition d’aide aux victimes de la pyrrhotite a fait une sortie publique, vendredi matin, pour demander de rencontrer le plus vite possible M. Trudeau et faire en sorte que l’amende de 280 M$, qui ne figure pas dans le budget du gouvernement, soit employée à soutenir les victimes.

La voix brisée, le président de la CAVP, Alain Gélinas, était au bord des larmes en rappelant que cette affaire traîne depuis 10 ans au détriment de drames humains qui se multiplient parmi les victimes: divorces, suicides, cancers, dépressions, faillites, autant de situations attribuables directement à cette crise, dit-il.

Ottawa n’a versé que 30 millions $ d’aide, sans possibilité de renouvellement, pour venir à bout de ce drame d’un milliard $. C’est clair que le gouvernement fédéral n’a donc pas fait sa part, estime M. Gélinas.

L’ancien président de la CAVP, Yvon Boivin, était présent à la conférence de presse, vendredi, pour prendre la parole par solidarité envers les victimes. Il a raconté que le 8 mars 2014, il s’était présenté en compagnie d’une autre victime, à l’assemblée des actionnaires de SNC après avoir acheté des actions de l’entreprise dans le but d’avoir le droit de parole à cette assemblée. «On a supplié les actionnaires de ne pas aller en appel», raconte-t-il. Les deux hommes ont expliqué aux actionnaires de SNC toutes les conséquences horribles qui attendraient les familles des victimes de la pyrrhotite si le drame était prolongé de plusieurs années à cause d’un appel devant les tribunaux. M. Boivin raconte qu’il avait même eu l’occasion d’en parler face à face avec le président. Or, rien n’y fit. L’appel a été déposé quand même, déplore-t-il.

«Toutes les fois qu’on entend parler de SNC-Lavalin qui donne des millions $ à gauche et à droite, pour les victimes, c’est comme le supplice de la goutte. Ils ont des millions $ pour corrompre le monde, mais pour régler quelque chose qu’ils ont fait de travers, ils n’ont pas d’argent», fulmine pour sa part le président de la CAVP.

Yvon Boivin, de son côté, a rédigé une longue lettre au nom des victimes qu’il adresse directement au premier ministre Trudeau dans laquelle il demande de «mettre en place un fonds de justice réparatrice de 280 M $ pour tout ce que leur a fait vivre SNC-Lavalin depuis son appel du premier jugement.»
«Je lui demande d’accorder autant d’écoute et d’empathie aux victimes de la pyrrhotite qu’il a su le faire pour les travailleurs de SNC-Lavalin», écrit-il.

Alain Gélinas entend bien s’organiser pour que les choses bougent vraiment, en 2020. Il invite notamment les municipalités et chambres de commerce à se mobiliser pour que ce dossier avance.

Au niveau des procédures devant le tribunal, M. Gélinas se dit conscient qu’on ne peut pas aller plus vite que le violon. C’est au niveau des gouvernements, dit-il, que tout stagne dans la mélasse.

Depuis deux ans, par exemple, la CAVP demande que les fonds inutilisés qui restent du programme d’aide financière de Québec pour réparer les maisons puissent être employés pour payer les tests de pyrrhotite et enfin avoir un portrait clair de la situation. Du côté de Québec, «on me dit: "C’est bien compliqué, M. Gélinas"», raconte le président. Cette phrase lui donne maintenant des boutons, dit-il, car il l’entend depuis 10 ans.

La CAVP a beau faire des demandes, «c’est toujours très compliqué», fulmine-t-il. La CAVP demande par exemple que des garanties soient données aux acheteurs de maisons classées en zone grise au cas où des fissures apparaîtraient plus tard. Là aussi, trop compliqué, semble-t-il.

Et puis les propriétaires de condos et de jumelés, eux, doivent se diviser le maigre prêt de 75 000 $ pour faire remplacer leurs fondations alors que les victimes auraient besoin d’au moins 75 000 $ chacune pour faire faire le travail sans se ruiner.
«On aimerait vraiment que 2020 démarre sur des chapeaux de roues», espère M. Gélinas.

Le maire de Trois-Rivières, Jean Lamarche reconnaît qu’il «y a un travail de représentation à faire.» Ce dernier rappelle que dans d’autres drames, au Québec, les municipalités membres de l’Union des municipalités du Québec s’étaient mobilisées. «On pourrait faire un bout là-dessus, c’est certain et s’adresser aussi aux députés fédéraux, c’est clair», dit-il.

Le Nouvelliste n’a pas pu obtenir les commentaires du ministre fédéral François-Philippe Champagne, vendredi.