Le tatoueur Yan Solo utilise généralement un drap de papier pour recouvrir le corps d’une cliente. Seule la partie du sein sur laquelle il dessine est dénudée. Motivée par le désir de sensibiliser les femmes à la beauté d’un tatouage pour masquer les cicatrices découlant d’une mastectomie et d’une reconstruction mammaire, Jenny Vézina a consenti à poser seins nus.

Les seins de Jenny, l’encre de Yan Solo

CHRONIQUE / Depuis quelques semaines, Jenny Vézina se regarde différemment dans le miroir. La femme de 46 ans ne voit plus les cicatrices laissées par l’ablation de ses deux seins. Elle contemple des fleurs de cerisier et se réconcilie avec l’épreuve de la maladie.

Jenny n’a rien à cacher. Ni ici ni ailleurs.

Elle n’a aucune gêne à l’idée de poser à demi vêtue pour cette chronique. La glace est déjà cassée. La conseillère en vente dans une lunetterie a récemment partagé sur les réseaux sociaux une vidéo montrant sa poitrine dénudée.

«Je ne veux pas choquer personne.»

Jenny sait que des gens pourraient réagir ainsi, mais ce serait mal interpréter son geste derrière l’image.

«Je veux montrer qu’il peut y avoir quelque chose de beau après...»

Et donner de l’espoir.

«Si je peux aider une seule femme, je pourrai dire mission accomplie.»

Ses seins ne sont plus ce qu’ils étaient, mais Jenny Vézina tient à nous montrer ce qu’ils sont devenus, un tatouage qui symbolise son désir de se réapproprier son corps, sa féminité, sa confiance en elle, sa vie.

Jenny a appris en avril 2017 qu’elle était atteinte du cancer du sein et qu’elle était porteuse du BRCA2, une mutation génétique dont personne ne veut hériter. Défectueux, le gène ne fait plus aussi bien son travail de protection.

Souvenez-vous d’Angelina Jolie. Elle, c’est le BRCA1, une anomalie également associée au cancer du sein et de l’ovaire. L’actrice américaine n’a pas voulu courir le risque. Elle a pris la décision radicale d’avoir recours aux deux chirurgies préventives.

Jenny n’a pas eu la possibilité de choisir.

Lorsque la résidente de Shawinigan a consulté son médecin en raison d’une bosse suspecte, c’est pour apprendre que le cancer était installé et que l’ablation des seins était sa seule option.

Comme c’est souvent le cas, cette mastectomie totale n’est pas venue toute seule. On a dû lui retirer des cellules cancéreuses au bras gauche et, par mesure de précaution, ses ovaires.

Tout cela en neuf mois, entre les séances de chimiothérapie.

Durant l’entrevue, Jenny parle vite, en devançant parfois les questions avec des réponses sans détour et sans tabou.

Lorsque le diagnostic a été prononcé, la femme n’a pas perdu de temps non plus. Elle est passée en mode post-cancer.

«Je n’allais pas me mettre à brailler en me répétant pauvre de moi.»

Aussitôt qu’on lui a confirmé qu’il fallait procéder à une mastectomie, Jenny a exprimé le souhait d’être tatouée sur les marques qui allaient résulter de cette intervention chirurgicale suivie de la reconstruction des seins par la pose de prothèses.

Opérée au Centre des maladies du sein de l’Hôpital Saint-Sacrement, à Québec, la patiente aurait pu en profiter pour se faire refaire, notamment par tatouage, les mamelons et les aréoles enlevés au moment de l’ablation.

Jenny Vézina peut comprendre que des femmes choisissent cette solution de remplacement, la dernière étape d’un processus personnel à chacune. Ces patientes souhaitent que leurs seins reconstruits ressemblent le plus possible aux seins naturels qu’elles n’ont plus.

Ce n’est pas le cas de Jenny. Lorsque la chirurgienne plasticienne lui a parlé de la reconstruction des mamelons, elle a eu cette réaction...

«Des mamelons? Pour qui? Je n’ai plus aucune sensation. Je voulais quelque chose de beau. Pour moi. Je voulais un tattoo.»

Et comme un cadeau qu’on se donne à soi-même, Jenny s’est offert un bouquet de fleurs roses imprégnées à l’encre de Yan Solo.

Yannick Ruel est son vrai nom. Originaire de Québec, le tatoueur totalise une vingtaine d’années d’expérience dans le domaine. Établi à Trois-Rivières depuis quatorze ans, il a l’habitude de recevoir dans son studio des femmes et des hommes qui font appel à son art pour camoufler des cicatrices qui témoignent de la maladie, d’une brûlure, d’une greffe...

Le tatoueur n’est pas un psychologue, mais concentré sur ce qu’il trace et colore à l’encre indélébile, il est bien placé pour dire qu’un tatouage a des vertus thérapeutiques.

«Les gens tournent la page sur une épreuve.»

Durant une séance qui s’étire sur quelques heures, Yan Solo ne pose pas de questions. À l’écoute, il attend que les confidences viennent à lui.

«J’essaie de rendre cette expérience la plus positive possible.»

Comme Jenny, des femmes qui ont vécu une mastectomie lui racontent leur histoire.

«Il y a beaucoup d’émotion. Certaines vont pleurer, d’autres me disent à quel point elles sont contentes de passer à une autre étape.»

Jenny sait exactement ce que ces femmes éprouvent. Après son premier rendez-vous avec Yan Solo, en octobre dernier, elle s’est plantée devant un miroir, soulagée, heureuse et se parlant à elle-même...

«Tu te rends compte? Tu es rendue là!»

Ces fleurs exprimaient la force, le courage et l’instinct de survie ressentis avant, pendant et après les chirurgies et la chimiothérapie.

«Jenny a réalisé tout ce qu’elle venait de traverser.»

L’artiste ne saurait mieux résumer l’état d’esprit de celle qui ne se lasse pas de contempler sa poitrine tatouée.

Plutôt que de focaliser son regard sur les deux lignes horizontales causées par la chirurgie, la femme s’émerveille devant leur métamorphose en tiges de cerisiers.

«Je me trouve belle! C’est maintenant moi. C’est comme si j’étais venue au monde comme ça!»