Simon Fitzbay
Simon Fitzbay

Les mèmes sous la loupe d’un étudiant à la maîtrise [VIDÉO]

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Le mème... Beaucoup de gens ne sont pas certains de la façon dont il faut prononcer ce mot. Certains se risquent à dire «mime», comme en anglais. L’humoriste Jean-Thomas Jobin, lui, les appelle les mémés. Pourtant, le mème (dont la vraie prononciation est identique au mot ‘même’) a désormais sa place dans les dictionnaires et occupe beaucoup d’espace dans les réseaux sociaux où il exerce des influences politiques. Il vaut donc mieux être renseigné sur la bête que de l’ignorer ou de massacrer son nom.

Si la question qui vous brûle les lèvres, en ce moment, est: «Quossé ça?» eh bien sachez que bien malgré vous, des mèmes, vous en voyez presque chaque fois que vous fréquentez les réseaux socionumériques. Certains vous ont déjà fait rire, d’autres vous ont peut-être choqué, certains ont peut-être même changé vos opinions politiques.

Mettons fin au suspense. Voici la définition d’un mème: «Fragment de contenus numériques disséminés rapidement sur le Web par le fruit de mouvements itératifs devenant ainsi des expériences culturelles partagées.»

Sensible au mal de tête que peut provoquer cette explication scientifique sortie tout droit d’une thèse de maîtrise rédigée par Simon Fitzbay sur l’utilisation des mèmes en politique, Le Nouvelliste s’est tourné vers cet expert pour dissiper le brouillard.

Cet étudiant en lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières n’est pas le seul chercheur universitaire à se pencher sur la question. Sa directrice de thèse, la professeure Mireille Lalancette, travaille elle aussi sur ce sujet depuis plusieurs années. La chose interpelle les scientifiques, car d’une obscure manière de communiquer sur le web, il y a quelques années, le mème est devenu grand public au point où des entreprises et des institutions (même l’UQTR et la Ville de Trois-Rivières) l’utilisent désormais pour faire passer leurs messages.

Les mèmes «sont des images ou des vidéos qui sont partagées par les utilisateurs» du web, résume Simon Fitzbay. Ces images sont généralement «issues de la culture populaire et font référence, par exemple, à la télévision», ajoute-t-il.

«On peut associer le mème à la caricature. Il y a un lien qui se fait entre la caricature que l’on voit dans les journaux et les mèmes qui sont un peu un commentaire sur l’actualité. Les mèmes internet, en général, sont des commentaires sur notre réalité», résume-t-il.

«À Trois-Rivières, on a eu l’exemple du fameux Star Wars Kid qui est un des premiers mèmes de l’ère internet», rappelle-t-il. Cette vidéo virale avait été réalisée par un Trifluvien de 14 ans, Ghyslain Raza, en 2002.

On a récemment vu, sur Facebook, une photo de Joe Biden assis près de Barack Obama. Les deux hommes semblent morts de rire. On ignore, bien sûr, où la fameuse photo a été prise. Quelqu’un l’a tirée complètement hors de son contexte pour en faire un mème en inscrivant dessus la phrase suivante: «Pis là, il a demandé un recomptage... pour qu’on le regarde perdre une 2e fois!» L’image se sert des deux hommes pour se moquer du refus de Donald Trump de céder son siège.

Simon Fitzbay a constaté que les mèmes sont aussi «devenus un outil de campagne électorale important ces dernières années. Ils sont utilisés afin de diffuser ou de communiquer une opinion.» Certains les envisagent comme des outils de campagne électorale, explique-t-il.

Le mème ne joue toutefois pas qu’un rôle politique. Simon Fitzbay cite l’exemple des Advice Animals sur Reddit, des images mettant en vedette un animal sur lesquelles sont inscrits des conseils de nature ironique ou des commentaires comiques. Beaucoup de ces images ont été modifiées avec le logiciel Photoshop. Il existe une panoplie de sites entièrement consacrés à la production de mèmes à toutes les sauces. Qui n’a pas lu, sur Facebook, les commentaires de Kermit la grenouille, du Grumpy Cat, de Gollum et autres personnages célèbres du cinéma à qui l’on fait dire tout et n’importe quoi?

«Le mème est d’abord et avant tout une création faite par et pour un public d’initiés qui s’est démocratisée au point de devenir un incontournable de la culture de l’Internet», raconte Simon Fitzbay. La bibliothèque de l’UQTR, par exemple, s’en est servie pour mettre en valeur ses services. En 2019, sur son site web, l’UQTR publiait en effet une photo de chien à l’air plutôt abattu. On pouvait y lire : «Tous ces points perdus pour mes références alors qu’un logiciel bibliographique aurait pu faire tout le travail.»

Le mème a-t-il un quelconque pouvoir d’influence? Difficile à affirmer. Simon Fitzbay a constaté que durant la dernière campagne électorale fédérale, sur 304 mèmes, 298 étaient négatifs envers Justin Trudeau et malgré tout, comme dans d’autres cas similaires, ce «ne fut pas représentatif du résultat électoral qu’on a eu».

Malgré tout, on sait maintenant que les mèmes peuvent être utilisés comme arme pour attaquer ou soutenir des candidats. Lors de la campagne américaine qui a mené Trump au pouvoir, en 2016, des «fermes de trolls (troll farms) de Russie» s’affairaient, rappelle Simon Fitzbay, à produire des mèmes et des commentaires sur Facebook ou Twitter avec de faux comptes en faveur de Trump. Les mèmes «sont porteurs d’un discours», fait-il valoir. À la lumière de ses recherches de maîtrise, ils exercent des rôles fort intéressants en matière de politique, de quoi, dit-il, avoir assez de matière pour faire son doctorat sur la question.