Voici une des seules ou la seule intersection de Trois-Rivières où deux noms de femmes se croisent.

Les femmes et les autochtones sous-représentés

TROIS-RIVIÈRES — Si la sous-représentation des femmes dans la toponymie québécoise a été décriée à plusieurs reprises au cours des dernières années, Trois-Rivières est loin de faire partie des élèves modèles. En effet, selon les plus récentes données de la Commission de toponymie du Québec, des 877 toponymes officiels de Trois-Rivières désignant des personnes, seulement 67 sont des femmes, soit un pourcentage de 7,6 %. Dans l’ensemble du Québec, cette donnée est de 11,5%.

Pour ce qui est des toponymes d’origine autochtone, le pourcentage est un famélique 0,2 % contre 5,7 % dans la province.

Shawinigan fait beaucoup mieux, même si elle est aussi en bas de la moyenne québécoise, avec 10,6 % de toponymes rappelant des femmes et 2,9 % des autochtones. Comparativement aux villes de Saguenay, Sherbrooke, Gatineau et Québec, Trois-Rivières est en dernière position concernant la proportion de noms autochtones alors que pour les femmes, seule Saguenay fait pire avec un pourcentage de 6,4 %.

Le président du comité de toponymie de Trois-Rivières, Pierre-Luc Fortin, est conscient de la problématique. Il affirme que le comité s’est penché sur la question. «Ce fut l’un des premiers enjeux sur lesquels on a travaillé. On n’avait pas beaucoup de noms de femmes dans la banque [de toponymes]. L’histoire ne fait pas de place aux femmes. On a fait des appels. On a garni la banque. On n’est pas loin de 100 noms de femmes actuellement», affirme le conseiller du district des Estacades.

M. Fortin admet que le comité n’a pas vraiment, pour l’instant, de plan de match bien défini pour augmenter les noms propres féminins dans les rues de la ville. «On essaie, on le fait, mais il n’y a pas de stratégie. Mais il y a de la bonne volonté, ça c’est clair.»

Dernièrement, neuf rues situées autour du nouveau colisée ont pris le nom d’athlètes de la Mauricie. Le comité n’a pas été en mesure de trouver une seule femme qui s’est démarquée dans les sports de la région. Il faut dire que la personne doit être décédée pour qu’une rue soit baptisée à son nom.

Pour ce qui est des noms autochtones, la Commission de toponymie du Québec en a repéré seulement quatre à Trois-Rivières dont une seule voie de communication: la rue Nikauba, qui est en fait une impasse, située à Pointe-du-Lac. Selon la Ville de Trois-Rivières, l’origine de ce nom est nébuleuse. Il pourrait être d’origine autochtone mais aussi grecque. Un lieu bien connu est l’édifice Capitanal. Ce chef algonquin a déjà eu une rue à son nom mais il a dû laisser sa place à Saint-Jude dans les années 60.

Pierre-Luc Fortin, président du comité de toponymie de Trois-Rivières,  lors d’une rencontre avec une délégation de Manawan qui souhaite que le nom de la rue Roger-Garceau soit modifié.

Une autre rue au nom autochtone devrait voir le jour à Trois-Rivières. En effet, rappelons que des Atikamekw de Manawan ont demandé que la rue Roger-Garceau disparaisse. Cet enseignant aurait agressé une vingtaine de jeunes lors de son séjour à Manawan dans les années 70. Le comité de toponymie a d’ailleurs l’intention de recommander au conseil municipal de changer le nom de cette rue et de le remplacer par Awacak qui signifie petit être de lumière ou enfant. Ce nom leur a d’ailleurs été suggéré par une délégation de Manawan. «Un nom à consonance autochtone, ce n’est pas un problème dans la mesure où on est capable de le prononcer. Quand le 911 reçoit une demande, il faut que ce soit clair. Mais on est capable de prononcer Yamachiche et Shawinigan, et on est capable de prononcer Awacak, alors ce n’est pas un problème», mentionne M. Fortin.

Ce dernier soutient d’ailleurs que le comité n’a pas attendu cette controverse pour se pencher sur toute la question des dénominations autochtones.

Mais pour ajouter des noms de femmes ou d’autochtones, il faut des voies de communication ou des emplacements à baptiser. Des projets sont en cours. Ainsi, les rues d’un nouveau quartier pourraient se voir attribuer des noms de filles du roi. «On a trouvé des filles de Trois-Rivières, de Cap-de-la-Madeleine, symboliquement, ça reste les mères de la nation québécoise. Ce sont des pionnières.» À moins de la construction de nouveaux quartiers, peu d’emplacements restent à être baptisés à Trois-Rivières, à part quelques espaces verts. Les ruelles pourraient l’être aussi pour aider les services d’urgence à se repérer, avance M. Fortin.

Alors que le comité de toponymie de Trois-Rivières avait été particulièrement actif en 2003 et 2004, lorsque plusieurs dizaines de voies de communication avaient dû changer de nom pour éviter les doublons à la suite de la fusion municipale, il a disparu de la carte il y a quelques années avant de renaître de ses cendres en 2017 à l’instigation de Pierre-Luc Fortin. Une démarche pour que l’avenue des Draveurs soit renommée avenue Henri-Audet avait suscité bien des critiques, ce qui avait favorisé la résurrection du comité de toponymie.

À part la rue Roger-Garceau, aucun autre nom n’a été contesté. Toutefois, Trois-Rivières compte une rue Amherst. Ce général britannique qui a obtenu la reddition de Montréal en 1760 a utilisé des couvertures contaminées à la variole pour exterminer des autochtones. Montréal a d’ailleurs remplacé ce nom de rue pour Atateken, qui signifie fraternité en mohawk, en juin dernier. «Oui, ç’a été discuté à Montréal. Parfois, je vois un commentaire passer sur les réseaux sociaux, mais on n’a jamais eu de demande officielle [de changement de nom]», précise l’enseignant en histoire.

D’ailleurs, changer le nom d’une voie de communication n’est pas aussi simple que de mettre une lettre à la poste. «Une demande de changement de nom implique aussi des changements d’adresse. Plus il y a d’adresses, plus c’est compliqué. Et ça peut impliquer beaucoup de frais pour les commerces. On essaie de ne pas y aller à la légère.»

Beaucoup de citoyens font aussi des suggestions. Mais M. Fortin rappelle que la fonction première de la toponymie n’est pas honorifique. «On peut honorer les gens de toutes sortes de façons, mais la toponymie sert d’abord et avant tout à désigner les lieux.»

Il ne faut pas oublier non plus que la moitié des toponymes ne représentent pas des personnes comme des noms d’arbres, de fleurs, etc. Les termes choisis doivent d’abord constituer de bons repères pour les citoyens et les services publics, dont les services d’urgence. Pour ce qui est des personnes qui passent à la postérité grâce à la toponymie, elles doivent avoir un lien avec Trois-Rivières, précise M. Fortin. «On veut mettre en lumière des gens qui ont fait rayonner Trois-Rivières ou qui ont rayonné à Trois-Rivières. On ne peut pas dire que la toponymie [à Trois-Rivières] a été faite comme ça, mais c’est une orientation qu’on essaie d’y donner.»