C’est par dizaines que les chauffeurs de taxi de la région ont défilé dans les rues de Trois-Rivières pour manifester leur colère face à la réforme de l’industrie du taxi que prévoit le projet de loi n° 17 du ministre des Transports, François Bonnardel.

Les chauffeurs de taxi défilent dans les rues de Trois-Rivières

TROIS-RIVIÈRES — Ce sont pratiquement tous les taxis du Québec qui ont respecté le mot d’ordre lundi matin, et la grève de 12 heures a touché toutes les régions. Les chauffeurs n’en démordent pas, le ministre François Bonnardel doit faire marche arrière sur son projet d’abolir les permis de taxi. Ils étaient des dizaines à défiler dans les rues de Trois-Rivières. Seul le transport adapté était assuré.

Pour le président de Taxi Coop de la Mauricie, Claude Mercier, le projet de loi n° 17 du ministre des Transports témoigne du manque d’expérience du gouvernement. «C’est un gouvernement qui n’a jamais gouverné», lance-t-il. Lui et les quelque 80 chauffeurs qui s’étaient mobilisés lundi matin allaient à la rencontre d’un représentant du député de Trois-Rivières, Jean Boulet et de la députée de Champlain, Sonia LeBel, pour faire entendre leur mécontentement.

«Tu n’enlèves pas 1,4 milliard $ des poches de tes contribuables de même, sans dire un mot, ça ne marche pas», déclare le président de la coopérative de chauffeurs indépendants. Il fait ici référence à la valeur totale des permis de taxi au Québec. À titre d’exemple, on estime qu’un permis de taxi vaut entre 125 000 $ et 140 000 $ à Trois-Rivières, selon les chiffres qui circulent.

Le mouvement de grève de lundi était plutôt spontané, l’appel à la mobilisation ayant été lancé vendredi par l’Association des taxis des régions du Québec. Une rencontre est prévue mardi, à Québec, entre le ministre Bonnardel et des représentants de l’industrie. Or, celui-ci a déclaré lundi matin ne pas avoir l’intention de reculer, malgré son empathie envers les chauffeurs. À ses dires, la rencontre de mardi vise à discuter de la modalité de répartition des 250 millions $ prévus pour éponger la perte de valeur des permis. Une somme que le ministre Bonnardel qualifie de «montant final». 

Du côté des chauffeurs, en attendant les développements, on ne veut pas spéculer sur la suite des choses. Pour l’instant, seule la grève de lundi, de 7 h à 19 h, était à l’horaire. On prévient toutefois qu’on n’entend pas abandonner la lutte. «Si le ministre Bonnardel a réussi une chose, c’est de mobiliser l’ensemble des chauffeurs», déclare l’un d’entre eux.

La manifestation des chauffeurs de taxi a culminé au bureau de circonscription de Sonia LeBel où une délégation a pu s’entretenir avec la députée de Champlain pendant une trentaine de minutes.

Rencontre positive avec Sonia LeBel

Si les représentants des chauffeurs n’ont pas pu rencontrer personnellement le député de Trois-Rivières et ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet — celui-ci était en déplacement à Val-d’Or —, ils ont toutefois eu droit à un entretien d’une trentaine de minutes avec la ministre de la Justice, Sonia LeBel, à son bureau de circonscription de Cap-de-la-Madeleine. 

«Elle semble sensible à notre situation et elle va porter notre message avec elle», se félicitait Claude Demers, à la sortie de la réunion. S’il juge la rencontre positive, le président de Taxi Coop de la Mauricie se garde bien de pavoiser. C’est pendant que les chauffeurs de Trois-Rivières s’entretenaient avec la députée de Champlain que le ministre Bonnardel réaffirmait son intention d’aller de l’avant avec sa réforme.

De son côté, Mme LeBel tenait d’abord à saluer le ton courtois de la rencontre. Si la ministre de la Justice veut éviter de s’immiscer dans le dossier de son collègue des Transports, elle assure qu’elle relaiera les doléances de ses interlocuteurs auprès de lui. Elle dit croire que l’objectif, de part et d’autre, demeure de moderniser l’industrie.

Claude Mercier, président de Taxi Coop de la Mauricie dénonce les pertes financières qu’occasionnera pour les chauffeurs le projet de loi du ministre Bonnardel.

Quels intérêts derrière le projet de loi?

Rappelons-le, le projet de loi n° 17 prévoit l’abolition des permis et des territoires de desserte, l’allégement des démarches administratives, de même que des exigences uniformes pour devenir chauffeur et pour qu’une automobile puisse être utilisée pour offrir du transport rémunéré de personnes, entre autres choses. 

Chez les chauffeurs, on dénonce le fait que le ministre Bonnardel ne semble pas avoir tenu compte de représentations ayant été faites auprès de lui en amont de la rédaction du projet de loi. « J’ai l’impression que le plan de match était déjà établi, son projet de loi était déjà produit», avance Claude Demers.

Les chauffeurs sont nombreux à s’insurger contre ce qu’ils considèrent comme un parti pris du ministre. Il faut savoir que du temps qu’il était dans l’opposition, François Bonnardel s’était fait le défenseur et le promoteur d’une plateforme québécoise de service de transport de personnes rémunéré. C’est lui-même qui avait déposé la demande d’autorisation d’EVA, une application mobile semblable à Uber, auprès du ministre des Transports de l’époque. Un des deux promoteurs de l’application, Dardan Isufi, est de Granby, dans la circonscription du ministre Bonnardel.

Ce qu’EVA revendiquait alors était une modification au projet pilote mis de l’avant par les libéraux, qui autorisait les activités d’Uber dans les régions de Québec et Montréal. La demande d’EVA demeurant lettre morte, François Bonnardel avait parlé de «technocrates de l’autre siècle qui ne voient pas le potentiel de jeunes sociétés québécoises» pour dénoncer le silence du gouvernement.

Le 18 janvier dernier, moins de 100 jours après son entrée en fonction, le ministre Bonnardel modifiait l’arrêté ministériel et élargissait sa portée pour y inclure les activités d’EVA. Il se félicitait alors de «l’arrivée d’un nouveau joueur [...] dans l’intérêt des usagers de la route qui auront une option supplémentaire pour leurs déplacements.»

Le ministre continue par ailleurs de maintenir que la charge administrative est diminuée et qu’à terme, c’est l’ensemble de l’industrie qui sort gagnante des changements proposés dans le projet de loi.

Entre deux conflits

Ils seraient cinq lockoutés de l’ABI qui, depuis le début du conflit de travail, à Bécancour, bouclent leurs fins de mois comme chauffeurs de taxi à Trois-Rivières. L’un d’entre eux, Sylvain Jacques, était venu faire acte de solidarité envers ses collègues chauffeurs. «Je trouve ça assez déplorable comment le gouvernement agit là-dedans. Legault promettait des jobs à 50 000$, là il arrive puis il va priver ces gens-là de leur fonds de pension», se désole-t-il.

Le lockouté — ou le gréviste, c’est selon — se désole de la mainmise des grandes entreprises sur les décisions qui se prennent dans les hautes sphères. M. Jacques n’hésite pas à dresser un parallèle entre le pouvoir d’une multinationale comme Alcoa et celui du géant américain Uber.