Le Regroupement des organismes de personnes handicapées de la Mauricie exhorte le ministre des Transports de revoir son projet de loi visant à déréglementer l’industrie du taxi. Steve Leblanc, directeur général du regroupement, estime que les usagers du transport adapté sortiront perdants si le projet de loi est adopté dans sa forme actuelle.

Les chauffeurs de la Mauricie reçoivent un appui

Trois-Rivières — Tandis que les chauffeurs de taxi ne décolèrent pas et qu’ils paralysaient les rues de Montréal vendredi, les chauffeurs de la Mauricie reçoivent un appui inattendu. Le Regroupement des organismes de personnes handicapées de la Mauricie (ROPHM) demande au ministre François Bonnardel d’apporter des correctifs à son projet de loi visant à déréglementer l’industrie, en tenant compte des besoins en transport adapté.

Dans sa forme actuelle, le projet de loi du ministre des Transports «est une perte d’acquis importante et compromet tout le développement qui s’est effectué durant les 40 dernières années pour permettre aux personnes handicapées de se déplacer pour aller étudier, travailler, recevoir des soins et s’impliquer dans la communauté», déplore le regroupement.

Steve Leblanc, directeur général du regroupement qui représente 32 organismes de la région, souligne que c’est environ 10 % de la population qui vit avec un handicap et qu’une bonne proportion de celle-ci doit pouvoir compter sur du transport adapté pour se déplacer. «Malgré les irritants que l’on peut rencontrer en région — on sait que le taxi adapté n’est pas disponible le soir et la fin de semaine — il n’en demeure pas moins que l’on a besoin, 24 heures sur 24, d’avoir accès au service de taxi», déclare-t-il.

C’est tout un pan de la population qui sera confiné à l’isolement si le projet de loi n’est pas repensé, s’inquiète M. Leblanc. Celui-ci ne croit pas que les chauffeurs d’Uber puissent satisfaire les exigences liées au service d’une clientèle à mobilité réduite dans un horizon prévisible.

Selon l’Alliance des Regroupements des Usagers du Transport Adapté du Québec «en 2016, l’industrie du taxi au Québec [a réalisé] plus de 70 % des déplacements des personnes admises au transport adapté, ce qui représente environ 5,5 millions de déplacements par année».

Pour Steve Leblanc, dans sa forme actuelle, le projet de loi va provoquer de l’isolement. «Que l’on regarde l’industrie, que l’on réfléchisse à la moderniser, je comprends», exprime M. Leblanc, «mais que l’on ait occulté tout le volet du transport adapté dans la réflexion, c’est ça que je ne comprends pas», ajoute-t-il.

Le directeur général du ROPHM dit espérer que la commission parlementaire devant se pencher sur la question pourra aborder ce qu’il considère être des lacunes. «Dans la présentation du projet de loi actuel, je n’ai pas le choix d’appuyer les chauffeurs, parce que je vais être perdant s’il n’y a pas d’aménagements», conclut-il.

Un appui bien accueilli

À peine revenu de Montréal, où il s’était joint à la manifestation qui a vu des centaines de taxis converger vers le centre-ville et les bureaux du ministre Bonnardel, Claude Mercier, président de Taxi Coop de la Mauricie, s’est dit agréablement surpris de cet appui inattendu.

Pour M. Mercier les propos du ROPHM viennent souligner l’une des nombreuses lacunes du projet de loi du ministre des Transports. «Il n’a pas pensé aux limousines, il n’a pas pensé au transport adapté, il n’a pas pensé aux personnes âgées», déplore-t-il. Il souligne par ailleurs que la réglementation actuelle oblige une flotte de taxi de plus de 25 véhicules à mettre en service au moins un véhicule universellement accessible. Taxi Coop en a deux, indique-t-il.

«J’ai l’impression qu’ils ont écrit cette loi-là tellement rapidement, qu’ils ont oublié des pans au complet», déclare Claude Mercier. Celui-ci rappelle que les représentants de l’industrie ont demandé au ministre de prendre une pause de deux semaines, le temps d’y voir plus clair. Ce dernier aurait balayé cette demande du revers de la main, selon lui.

En observant ce qui se passe un peu partout dans le monde, où Uber est au centre de plusieurs batailles judiciaires, Claude Mercier appréhende qu’à long terme, ce soient les artisans chauffeurs de taxi qui seront les perdants d’une déréglementation «qui n’aura absolument servi à rien».

La mobilisation des chauffeurs va se poursuivre

M. Mercier estime qu’environ un millier de chauffeurs se sont mobilisés à Montréal vendredi matin. Il souligne que la manifestation avait sciemment été organisée hors des heures de pointe. «On ne vise pas la population, on veut capter l’attention du ministre», soutient-il.

Ils étaient une dizaine de chauffeurs de la Mauricie à avoir fait le trajet jusqu’à Montréal pour manifester aux côtés de leurs collègues.

Si un recours collectif avoisinant les 2 milliards a été déposé pour s’assurer que les chauffeurs soient dédommagés pour la perte de la valeur de leurs permis, le président de Taxi Coop de la Mauricie dit qu’il préférerait garder son emploi plutôt que de perdre son permis, même s’il devait être dédommagé. Par ailleurs, il fait valoir que ce n’est pas aux contribuables de faire les frais d’un mauvais projet de loi.

Quant à l’argument voulant que les permis soient un objet de spéculation et que les chauffeurs devraient assumer les pertes liées à un risque qu’ils ont pris en toute connaissance de cause, M. Mercier le rejette catégoriquement. «Les banques n’auraient jamais embarqué dans un projet comme ça si elles avaient pensé que c’était de la spéculation».

Les chauffeurs se réuniront bientôt pour évaluer la suite de leurs actions, mais Claude Mercier affirme qu’ils ne resteront pas les bras croisés. «Les gens de Montréal sont “crinqués à bloc”, ils sortiraient en grève générale demain matin», lance-t-il. Il juge toutefois qu’il faut être plus stratégique et y aller avec une gradation des actions, jusqu’au moment auquel le projet de loi pourrait être adopté. «On ne veut pas prendre la population en otage», insiste-t-il.

Quant à l’opinion publique, Claude Mercier considère qu’elle est majoritairement derrière les chauffeurs. Il constate, ironique, que la manifestation des taxis n’a pas eu autant d’impact sur la circulation à Montréal vendredi que les nombreux chantiers en cours.