Le professeur Johanes Frasnelli.

Les aveugles n’ont pas un meilleur odorat

TROIS-RIVIÈRES — On dit souvent que les aveugles ont un sens plus développé du toucher et une meilleure ouïe pour compenser leur perte de la vision. Anecdote ou pas, il y a une chose que l’on peut désormais affirmer au sujet des aveugles, c’est que leur sens de l’odorat n’est pas meilleur que celui des voyants.

C’est ce que viennent de démontrer les recherches du professeur Johannes Frasnelli du département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ce dernier espère que cette découverte permettra d’avoir une meilleure compréhension du cerveau et contribuera à développer, peut-être un jour, des prothèses sensorielles pour les non-voyants.

C’est en faisant humer différents vins, des rouges, des blancs et des rosés, qu’on en est venu à mesurer la capacité olfactive de sujets aveugles et de sujets voyants dont les yeux avaient été soigneusement bandés durant les tests.

«Nous avons observé que les aveugles ont plus de difficultés à distinguer un vin rouge d’un vin blanc comparativement aux voyants si l’on se base seulement sur les odeurs», explique le chercheur.

Selon cette étude, «pour construire les catégories de vins blancs et de vins rouges, il faut avoir l’input visuel», explique-t-il. Autrement dit, on reconnaît un vin par son odeur, mais aussi par sa couleur. «Les aveugles ne peuvent pas faire ça et c’est pour ça qu’ils ont des problèmes à faire cette distinction», explique-t-il.

Le professeur Frasnelli n’a pas réalisé cette étude en compagnie d’amateurs de vin, oenologues ou autres experts, mais de gens qui ne consomment du vin qu’à l’occasion. «Nous avons testé des personnes aveugles qui ont perdu leur vision très tôt dans leur vie et on les a comparées à des personnes voyantes qui avaient à peu près le même âge, la même fréquence de consommation d’alcool et la même préférence pour boire du vin.

Les participants ont d’abord été soumis à plusieurs tests de l’odorat «et on leur a donné différents vins qu’ils n’ont pu que sentir (sans les voir). Tout le monde avait les yeux bandés pour éviter qu’un groupe ait un avantage et la tâche consistait à distinguer ou à reconnaître si les deux vins à sentir étaient le même vin ou deux vins différents. Il fallait aussi dire si les deux vins qu’ils venaient de sentir venaient de deux catégories différentes», explique-t-il. Par catégorie, on entend ici vins rouges ou blancs ou rosés.

Un des tests pouvait consister, par exemple, à faire sentir deux vins blancs et à demander s’il s’agissait ou non de mêmes vins. «C’est relativement facile pour les voyants et pour les aveugles», a pu constater le professeur Frasnelli.

«Ensuite, on leur demandait si ces deux mêmes vins appartenaient à la même catégorie.» Et c’est là que ça s’est compliqué pour les non-voyants. «Les aveugles ont eu beaucoup plus de difficultés que les voyants à bien répondre à cette question», dit-il.

«Il y a beaucoup de recherche qui se fait pour comprendre ce qui se passe dans le cerveau, si l’on peut trouver des interventions, des appareils, des techniques ou des prothèses qui permettraient aux aveugles d’utiliser les autres sens pour compenser pour leur vision manquante. Ce qui est intéressant, dans notre recherche, c’est de comprendre comment notre cerveau fonctionne et comment il réagit à une perte sensorielle», dit-il.

La dernière découverte du professeur Frasnelli démontre qu’il y a une influence de la vision sur notre perception olfactive. Pour avoir les bonnes catégories olfactives, il faut avoir l’input visuel. Les différents sens travaillent ensemble pour qu’on puisse comprendre notre environnement», résume-t-il, «surtout en ce qui a trait aux odeurs.»

Parmi les applications plus commerciales de cette découverte, c’est que les compagnies qui développent de nouvelles odeurs, de nouveaux produits devront sans doute stimuler les différents sens pour obtenir l’effet désiré. C’est l’exemple classique du produit de nettoyage à l’odeur de citron. «Pour la grande partie de la population, l’odeur de citron est associée à la propreté», indique le professeur Frasnelli. «Ça n’a rien à voir, mais on utilise un autre sens pour créer une image dans notre cerveau», illustre-t-il.