À l’extrême gauche, le Dr Thanh Liem Nguyen en compagnie d’une équipe de bénévoles d’une mission passée.

Le rêve du Dr Nguyen

TROIS-RIVIÈRES — Thanh Liem Nguyen n’oubliera jamais le jour où les policiers de son pays d’origine, le Vietnam, l’ont expédié en prison pendant trois jours. Il n’était qu’un petit enfant. Lui, sa mère et deux de ses sœurs avaient tenté de fuir le pays par l’océan avec d’autres concitoyens. Manque de chance, leur bateau s’est percé. Ils étaient alors au large. Les femmes criaient alors que les hommes tentaient désespérément de vider l’eau à mesure qu’elle s’infiltrait à bord. Ironie du sort, les policiers les ont sauvés d’une mort certaine.

Ce petit garçon, qui a connu une vie de misère et de pauvreté dans le Vietnam rural, est aujourd’hui devenu docteur en médecine podiatrique, un titre qui lui a été décerné en 2008 par l’Université du Québec à Trois-Rivières, la seule au Canada à enseigner cette discipline. «J’ai été finissant de la première cohorte», précise-t-il.

Aujourd’hui propriétaire de deux cliniques podiatriques à Montréal, l’homme a pu changer son destin parce qu’en 1983, ses deux frères et une de ses sœurs avaient fui le Vietnam vers la Malaisie et avaient réussi à immigrer au Canada. Un programme gouvernemental mis sur pied par Ottawa a par la suite permis à cette famille d’être à nouveau réunie.

Thanh Liem Nguyen a fait toutes ses études ici, au Québec, de même que son apprentissage du français. On comprendrait aisément qu’après tant de souffrances et d’insécurités, il décide simplement de jouir aujourd’hui de sa bonne fortune et de ne plus penser à son triste passé. Or, c’est bien mal le connaître, semble-t-il, de croire que son histoire s’arrêterait là.

Reconnaissant d’être en vie et d’habiter une terre de liberté comme le Canada, le Dr Nguyen a en effet fondé l’Association des podiatres sans frontières (Podiatrists Without Borders), en 2013, afin de redonner au suivant.

En collaboration avec les étudiants en médecine podiatrique de l’UQTR, il a rapidement commencé à organiser une série de missions humanitaires pour aller soigner des gens défavorisés de divers pays comme le Vietnam, le Maroc et le Guatemala. Du 19 au 27 octobre, Podiatres sans frontières part à nouveau pour le Maroc, à Laâyoune. Cette fois, le Dr Nguyen attire avec lui 21 professionnels de diverses disciplines en plus de six étudiants en podiatrie de l’UQTR, des médecins généralistes, physiothérapeutes, ostéopathes et une pharmacienne, tous bénévoles.

Jusqu’à présent, les actes médicaux posés par les professionnels de l’APS ont beau être ponctuels, ils ont porté fruit à long terme pour les patients, a-t-il constaté. Les cas d’ongles incarnés, par exemple, guérissent dans 95 % des cas après une chirurgie. On a pu aussi enseigner aux gens quoi faire pour ne plus subir de névrome de Morton ou de fasciite plantaire, illustre-t-il.

Les bénévoles œuvrent dans les villages pauvres peuplés de gens qui n’ont pas les moyens de consulter qui que ce soit pour leurs maladies. Certains finiront par en mourir. «Au Québec, on a tout», souligne le Dr Nguyen qui ne peut s’empêcher de comparer, ayant connu les deux mondes. Même s’il faut attendre des heures incalculables à l’urgence, au Québec, au moins, ici, il y a une urgence où l’on peut se rendre. Pas dans ces milieux-là, dit-il.

Au Maroc, on mange très sucré et le diabète non contrôlé est assez fréquent. Les podiatres en mission humanitaire «y voient des choses qu’on ne voit ici que dans les livres», comme le pied Charcot, illustre-t-il. «Pour les étudiants, c’est extrêmement formateur», plaide-t-il.

L’équipe peut intervenir grâce aux kilos de médicaments et d’appareils chirurgicaux, de semelles et d’arches, de produits anesthésiants et autres fournitures médicales qui peuvent les suivre tout au long de leur mission grâce au soutien de l’organisme Collaboration santé internationale. «Au Maroc, la collaboration est impressionnante», se réjouit le Dr Nguyen qui se sent également très bien soutenu par le Bureau des relations internationales de l’UQTR de même que par le département de podiatrie.

Le Dr Nguyen rêve d’exporter la podiatrie dans les pays où il a accordé de l’aide jusqu’à présent. Au mois d’août, au Vietnam où il s’est rendu avec sept finissants de l’UQTR, l’équipe a organisé trois jours de forum afin de partager ses connaissances en podiatrie avec quelque 400 participants en provenance des quatre coins du pays.

Le podiatre estime qu’il faudrait d’abord offrir, dans ces pays, quelques cours intégrés au programme de médecine afin de faire connaître les techniques de podiatrie. Un projet distinct de formation pourrait suivre éventuellement. Le projet dont le Dr Nguyen rêve se discute présentement à l’UQTR. «L’UQTR est très ouverte aux idées nouvelles», indique ce passionné de podiatrie, une médecine qui ne se pratique, en ce moment, qu’aux États-Unis, au Canada et en Australie sous cette appellation.

Le public est invité à faire des dons pour encourager les œuvres de l’Association des podiatres sans frontières en allant sur APSF.ca.