Ève Guillemette et Yoann Dénécé doivent reporter leur voyage autour du monde qu’ils s’apprêtaient à faire avec Blanche, 2 ans et demi, et Siméon, 5 ans.
Ève Guillemette et Yoann Dénécé doivent reporter leur voyage autour du monde qu’ils s’apprêtaient à faire avec Blanche, 2 ans et demi, et Siméon, 5 ans.

Le projet d’une vie... sur pause

BÉCANCOUR — Tout était prêt! La maison avait été vendue, le congé différé avait été accordé au travail, ils s’étaient débarrassés des trois quarts de leurs biens, les places en garderie avaient été cédées à d’autres familles, tout le contenu des sacs avait été pesé au gramme près. Ève Guillemette et Yoann Dénécé devaient quitter ces jours-ci pour un projet auquel ils rêvaient depuis des années: faire le tour du monde avec le beau Siméon et la petite Blanche. C’était avant que la pandémie ne frappe... et les laisse en plan dans un rythme de vie qui devait être temporaire et qui impose plus que jamais la simplicité volontaire.

De la résilience, il en faut chez les Guillemette-Dénécé ces jours-ci. Le couple, tous deux employés de Radio-Canada Mauricie, a rapidement dû se rendre à l’évidence le 12 mars dernier. Leur voyage d’une année, qui devait commencer le 6 avril, n’aurait pas lieu. Du moins, pas tout de suite, précise Ève, en nous montrant via FaceTime les sacs à dos qui ne sont toujours pas défaits et qui attendent sagement près de la porte de la petite maison de Sainte-Angèle-de-Laval.

Cette minuscule maison de 19 x 19, c’était un plan très temporaire pour la petite famille, sachant que l’horizon du monde allait leur permettre de respirer dans quelques semaines.

«C’était une opportunité en or, c’était le temps de le faire avec les enfants. Ils sont encore à un âge où leur monde tourne presque juste autour des parents», fait remarquer Yoann, qui raconte que le périple devait commencer par un séjour d’un mois dans sa famille en France, d’où il est originaire. Or, alors que le Québec commençait à réaliser l’ampleur de ce que cette crise voulait dire, le confinement était déclaré en France, et les parents de Yoann lui ont indiqué que ce ne serait pas une bonne idée de venir tout de suite.

«Au fil des jours, c’est devenu une évidence. On n’avait tout simplement plus le contrôle. On ne pouvait plus partir. La vie s’est chargée de décider pour nous», explique Yoann, ajoutant que le côté global de cette pandémie, de savoir que tout le monde se retrouvait dans le même bateau de cette énorme perte de contrôle, l’a un peu aidé à avaler cette pilule.


« Au fil des jours, c’est devenu une évidence. On n’avait tout simplement plus le contrôle. On ne pouvait plus partir. »
Yoann Dénécé

«On suit sur Facebook des familles qui font le tour du monde et on échangeait beaucoup avec eux. D’un seul coup, la plupart d’entre eux se retrouvaient coincés au bout du monde, avec des visas qu’on leur refusait, des vols annulés, des citoyens locaux qui n’étaient plus très accueillants avec les étrangers. Du jour au lendemain, c’est devenu désagréable de voyager pour eux. Ça a été révélateur pour nous», constate Ève, qui se demande aujourd’hui de quelle façon les choses changeront une fois la crise passée.

«Être citoyen du monde, ça a quelque chose de magique. Mais ces temps-ci, on dirait que ce sont les voyageurs qui sont devenus la menace. C’est déstabilisant quand tu planifies un périple comme celui-là», confie-t-elle.

Parce que des heures, elle en a mis pour planifier ce voyage. Le moindre itinéraire, les déplacements en fonction des saisons, tout le matériel dont elle s’est débarrassée pour mettre quelques sous de côté, les 5 à 7 avec les collègues et amis qu’elle refusait souvent depuis près de deux ans pour garder ses sous et consacrer tout son temps libre à la préparation du voyage.

«En ce moment, j’essaie de me convaincre que ce n’est pas de l’énergie perdue, que tout ça va servir plus tard, même si ça va nous demander plusieurs changements car l’itinéraire ne fonctionnera plus. Mais je ne suis pas encore capable de me dire que ça ne servira pas. On a fait tellement de concessions pour ce voyage, et devoir se dire que ça se peut qu’on ne parte pas? C’est un sacré deuil», souligne la jeune femme, qui relativise aussi en imaginant le trouble incroyable que voudrait dire être à l’autre bout du monde avec deux jeunes enfants et devoir conjuguer avec l’isolement ou pire, la maladie elle-même.

«On se dit qu’il n’y a rien qui arrive pour rien. Si on finit par pouvoir partir un jour, ce sera un itinéraire différent. Peut-être qu’il y a des pays qu’on ne pourra plus visiter. Tant pis. On se posera quelque part pour 2 ou 3 mois et on découvrira la vie là-bas. Les meilleurs moments du voyage, c’est souvent ce qui n’avait pas été planifié», lance Ève, pour qui le rêve ne s’est clairement pas encore évaporé.