Cette scène était le quotidien des gens des secteurs ruraux du triangle noir pendant plusieurs semaines.

Le plus bel hiver de ma vie

(Billet) Pas d’école! C’est avec ce cri que j’ai amorcé ma journée du 5 janvier 1998, quand on annonçait à la radio que la pluie verglaçante allait ajouter une journée de congé supplémentaire à la pause du temps des Fêtes. Ce que je ne savais pas alors, c’est que l’école, je n’allais pas la revoir avant longtemps. C’était le début du plus bel hiver de ma vie.

Je ne suis pas originaire de la Mauricie, mais plutôt de Saint-Pie en Montérégie. Lorsqu’on trace les contours du fameux triangle noir liant Saint-Hyacinthe, Granby et Saint-Jean-sur-Richelieu, que retrouve-t-on au milieu? La maison que j’habitais à l’âge de 13 ans. Nous avons finalement été privés d’électricité pendant 32 jours, parmi les derniers reconnectés au réseau d’Hydro-Québec.

Du moins, c’est le décompte officiel. En réalité, dès la première panne de courant, mon père est allé mettre en marche la génératrice. Sur une ferme, cet outil est primordial. Nous en avions trois afin de permettre de réchauffer les poulets et les cochons. Nous étions choyés et notre vie n’était pas en danger, contrairement aux gens qui ont dû se présenter dans un centre d’hébergement.

En campagne, le défi était bien différent d’en ville. Il fallait avant tout sauver la vie des milliers de bêtes qui se trouvaient dans les bâtiments. Mon père avait d’ailleurs été clair: si une des génératrices devait faire défaut, c’est celle de la maison qui allait écoper. C’est ainsi que jour et nuit, on écoutait le lourd son qu’émettait le tracteur, chaque baisse de régime nous faisait sursauter et nous réveillait la nuit.

La situation s’est réellement envenimée le soir du 6 janvier. Dans la noirceur, je voyais exploser les transformateurs et les poteaux se rompre un après l’autre dans le rang. Les pylônes situés quelques kilomètres plus loin ont suivi. J’ai rapidement compris que je n’irais pas à l’école pour un long moment. Au-dessus du chemin, des fils ballottaient et frappaient les pare-brises, rendant impossible le passage des poids lourds servant à la livraison de diesel pour faire fonctionner les génératrices ou encore de moulée pour nourrir les animaux. Mon père s’est donc improvisé livreur, à l’aide d’un petit réservoir situé dans une remorque, afin de partager avec les voisins. Un geste d’entraide parmi tant d’autres.

Chaque soir, on soupait en compagnie de Lucien Bouchard, André Caillé et Steve Flanagan et on constatait l’étendue des dégâts à la télévision. À 13 ans, on ne saisit pas toujours l’ampleur d’une catastrophe et c’est peut-être pourquoi je garde un bon souvenir de cette période. Pour moi, le verglas, c’est aussi les interminables parties de hockey – ma cour s’était transformée en énorme patinoire. La glace était si épaisse qu’on pouvait se rendre chez des amis en patins quelques kilomètres plus loin. Il ne fallait qu’enjamber les fils électriques qui jonchaient le chemin. Le verglas, c’était aussi d’héberger des amis et de la famille, les parties de cartes et les jeux de société ainsi que l’entraide entre les voisins. C’était de saluer les soldats de l’armée venus prêter main-forte ou encore de discuter avec des monteurs de ligne originaires de Detroit qui, étonnamment, travaillaient en manches courtes. C’était aussi toute cette aide venue des quatre coins du Québec. Il s’en est brûlé des bûches originaires de la Mauricie dans les foyers du triangle noir.

Le verglas de 1998 aura été l’une des grandes catastrophes du Québec. Mais lorsqu’on constate l’étendue des catastrophes naturelles un peu partout dans le monde, les ouragans qui rasent des villes entières et les tremblements de terre qui tuent des centaines de personnes, on s’en est tiré à relativement bon compte. Le verglas aura permis à la population de se serrer les coudes et de se parler. Ironiquement, survivre à cette catastrophe et remettre sur pied le réseau électrique est le dernier grand projet de société du Québec.

Et l’école? J’y suis finalement retourné le 30 janvier… cinq jours avant de ravoir l’électricité pour de bon.