Le lanceur d’alerte François Beaudry lors de son passage à la Commission Charbonneau en 2014.

Le lanceur d’alerte François Beaudry se dit «profondément choqué»

TROIS-RIVIÈRES — François Beaudry, qui avait tiré la sonnette d’alarme et dénoncé les stratagèmes de collusion qui avaient cours au ministère des Transports en 2009, est catégorique, ce qui arrive en ce moment au lanceur d’alerte Louis Robert était prévisible. La loi 87, adoptée en 2016 dans la foulée de la Commission Charbonneau échoue selon lui à protéger adéquatement ceux qui se tournent vers le public pour dévoiler des actes répréhensibles.

Louis Robert, rappelons-le, est cet agronome récemment congédié par le ministère de l’Agriculture du Québec pour avoir porté à l’attention des médias l’ingérence du privé dans la recherche publique sur les pesticides.

Après s’être adressé aux forces policières et avoir constaté que les choses ne bougeaient pas, François Beaudry s’était à l’époque lui-même tourné vers les médias pour dénoncer les méfaits dont il était témoin au ministère des Transports du Québec.

Son geste, qualifié de courageux, lui avait éventuellement valu d’être décoré de la médaille de l’Assemblée nationale. Il avait aussi pris part aux travaux de la commission parlementaire qui devaient mener à l’adoption de la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics en vigueur aujourd’hui et dont il est ici question. Il déplorait à l’époque que son champ d’application soit tellement limité qu’elle lui apparaissait «strictement cosmétique». Une position qu’il maintient toujours.

«La priorité première du gouvernement, c’est de mettre un couvercle sur la marmite et de récupérer les informations, surtout avant que ça tombe entre les mains des journalistes», se désole-t-il. Il rappelle que le gouvernement d’alors était sous pression et devait assurer le suivi des recommandations de la Commission Charbonneau. « C’était la recommandation numéro 8, il fallait que le gouvernement réagisse, il s’est traîné les pieds très longtemps, puis quand il a décidé de le faire, il a fait quelque chose d’aseptisé», déclare l’ingénieur à la retraite.

Pour mémoire, la 8e des 60 recommandations soulignait l’importance de «mieux soutenir et protéger les lanceurs d’alerte».

François Beaudry soutient que si la loi actuelle avait existé quand il a lui-même lancé l’alerte, il se serait trouvé en dehors de son champ d’application. Pire encore, en se prévalant de l’article 6 de la loi, qui ouvre la porte à une divulgation publique en cas de risques graves et imminents pour la sécurité ou la santé, il aurait pu faire face à des poursuites pour entrave au travail des policiers, craint-il.

En parlant spécifiquement du cas de Louis Robert, François Beaudry déclare «qu’à moins qu’il y ait des éléments qui nous échappent, et ça ne semble pas être le cas, il représente exactement le type de lanceur d’alerte dont l’action est pleinement justifiée et qui correspond à tout ce qu’on entend par un lanceur d’alerte dans les sociétés les plus évoluées».

Quant à la suite des choses, le citoyen de Saint-Élie-de-Caxton affirme avoir confiance au bon jugement de l’actuelle ministre de la Justice, Sonia LeBel, «pour qu’elle applique les recommandations de la Commission Charbonneau, qu’elle corrige les lacunes évidentes de la loi et qu’elle élargisse son champ d’application». La ministre de la Justice et députée de Champlain, on s’en souviendra, agissait à titre de procureure pour la Commission. C’est d’ailleurs devant elle que M. Beaudry avait livré son témoignage.

La procédure et le fond

La professeure de communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières, France Aubin, suit toute cette affaire de près. Celle-ci s’intéresse particulièrement à la figure du lanceur d’alerte dans le cadre de ses travaux de recherche.

Mme Aubin déplore que l’on n’en ait que pour la procédure et que l’on s’attarde trop à la manière dont Louis Robert a suivi, ou non, le chemin prévu par la loi pour divulguer les actes qu’il dénonce. «L’esprit de la loi n’est pas le respect de la procédure. La loi vise un effet qui est de mettre fin à des actes répréhensibles», plaide la chercheuse.

Pour France Aubin, cet attachement à la procédure, «au mépris de l’esprit de la loi», a des effets négatifs «sur la crédibilité du ministre et du parti, après tous les partis politiques, ça arrive et ça part, mais plus important encore des effets sur la confiance des citoyens dans leur gouvernement, ou dans la chose politique».

Si la professeure concède que toute controverse est payante pour les médias, elle soutient qu’il lui importe tout de même d’être informée à titre de citoyenne. Elle s’inquiète par ailleurs que toute l’affaire fasse passer à l’arrière-plan l’objet des divulgations de Louis Robert. «Je ne voudrais surtout pas que le buzz créé autour du congédiement fasse oublier l’objet de l’alerte, soit le dysfonctionnement du ministère et son contrôle par le lobby des pesticides», fait-elle valoir.