Avec l’accord - et les bras - de sa chère Odette, Peter Noreau a métamorphosé le site du phare de Cap-au-Saumon.

Le gardien du phare

Sans avertissement, Peter Noreau éteint le moteur de son quatre-roues, au beau milieu d’une descente quelque peu vertigineuse pour une novice comme moi.

«La sainte paix. C’est ce qui me fascine ici.»

Mon conducteur semble se parler à lui-même alors que nous sommes en direction de leur coin de paradis, à sa charmante Odette et lui.

Je ne dis rien, mais dans les faits, cette pause est la bienvenue. Recouvert de terre, de roches et de racines, le chemin est étroit, accidenté et franchement déstabilisant à certains endroits. On en a pour 4,4 kilomètres ainsi. Court, mais long par bout. La pente est escarpée, on va se le dire.

«Attache ta ceinture. Ça va bien aller. On va y aller tranquillement», avait-il promis en m’invitant à prendre place derrière lui.

Je n’étais pas vraiment inquiète. Peter Noreau a été pilote de ligne pendant près de 38 ans. S’il a été capable de prendre les commandes d’un Boeing 747 ou d’un DC-9, ce n’est pas le guidon d’un véhicule tout-terrain qui allait lui faire perdre le contrôle.

Il s’est donc arrêté lorsque la forêt, très dense jusque-là, a fait place à une éclaircie s’ouvrant telle une fenêtre sur le fleuve Saint-Laurent. Ici, dans le secteur Saint-Fidèle de La Malbaie, dans Charlevoix, on l’appelle la mer. Du haut de la falaise, il est courant d’y apercevoir des bélugas venir s’y prélasser.

«Regarde si c’est beau.»

L’homme fixe l’horizon encore plongé dans le brouillard en ce début d’après-midi. Le bruit d’une sirène de navire retentit au loin. Peter Noreau reconnaît le traversier faisant la navette entre la municipalité de Saint-Siméon et sa voisine d’en face, Rivière-du-Loup. Il ne se lasse pas d’écouter l’écho de la corne de brume.

«Ça porte à la rêverie.»

Il ne saurait mieux dire.

*****

Odette m’accueille en riant, sachant exactement dans quel état d’esprit je me trouve.

«C’est quelque chose hein? Il faut l’avoir fait pour comprendre!»

Et elle se remet à rire de plus belle.

Quiconque débarque ici la première fois est à la fois étourdi par le parcours digne d’un tour de manège et le panorama qui s’offre à l’arrivée. Spectaculaire.

L’allure triomphante, le phare est là, rouge et blanc. Refaite de A à Z, c’est toute la station de Cap-au-Saumon, avec ses six bâtiments, qui brille de jour comme de nuit.

«Tout ce que vous voyez ici a été transporté en quatre-roues: la balançoire, la table, les lits, le frigo, les ustensiles... Tout!»

Et c’est sans compter, énumère à son tour Peter Noreau, les innombrables chargements de matériaux de construction qui ont redonné à cet endroit ses lettres de noblesse.

«L’an passé, j’ai dû faire 147 voyages avec une remorque à billots pour descendre la tôle des nouvelles toitures.»

Sourire en coin, mon chauffeur sait pertinemment à quoi je pense, que j’hésite entre le féliciter ou le traiter de fou. Ça ne l’insulterait pas. Il est le premier à suggérer à la blague «un manque d’oxygène au cerveau» pour expliquer sa décision de sauver ce phare aperçu une première fois lors d’une excursion en zodiac. C’était par une belle, mais froide journée de novembre 2001.

Établi depuis 1894 et reconstruit au milieu des années 50, le site était à l’abandon depuis une trentaine d’années.

«Il était dans un état lamentable. Plus rien ne tenait. Il y avait des ruines et des déchets laissés par d’anciens gardiens: des huiles usées, des batteries virées à l’envers, des vieux moteurs... C’était n’importe quoi! J’ai tout décontaminé.»

Malgré cette scène de désolation, le commandant retraité d’Air Canada y a vu tout le potentiel, même qu’il n’hésite pas à parler de véritable coup de coeur pour ce lieu qui avait besoin d’amour et pas juste un peu. Passionnément.

«C’est une grosse folie de ma vie, mais ça tombe bien, ma conjointe aime ça encore plus que moi!»

Odette est d’accord. Pour se lancer dans une pareille aventure, «il faut être aussi fou l’un que l’autre», a-t-elle confié.

Celle qui était aubergiste à Waterville, en Estrie, y a tout de même mis une condition. Il lui fallait un vrai chemin pour se rendre à ce bout du monde difficile d’accès, depuis la terre comme de la mer.

Qu’à cela ne tienne, au printemps 2002, le couple a stationné son véhicule sur le Chemin du Port-au-Persil et est descendu à pied, muni d’une volonté à toute épreuve pour se débroussailler un sentier à la main. Petit à petit, le passage s’est allongé et élargi, permettant au VTT surchargé de faire ses allers-retours à flanc de montagne.

Au plus fort des travaux de restauration, le duo a dormi une centaine de soirs dans un motel des environs.

«On se couchait épuisés», se souvient Odette qui me disait à quel point elle se trouve bien «en bas» lorsque je l’ai l’interrompue en voyant trois bélugas s’approcher le long du paysage côtier.

«Tu vois, c’est ça, le bord de l’eau! Tu ne sais jamais ce qui t’arrive. Ça peut être un oiseau, un navire, le soleil qui sort du brouillard... C’est l’inconnu!»

Et ces petits bonheurs inattendus, ça n’a pas de prix.

Pendant plusieurs années, Peter Noreau a investi temps et argent sans être propriétaire des lieux. Il l’est devenu en 2014 et à «très grands frais», laisse entendre celui qui a vu son travail titanesque être reconnu par Parcs Canada. Dominée d’une tour octogonale en béton de 14 mètres (46 pieds) de hauteur, la station de Cap-au-Saumon a reçu la désignation de phare patrimonial.

L’homme en est fier, mais la plus belle récompense à ses yeux, c’est d’accueillir ses enfants et petits-enfants à la résidence du gardien qu’il a fait sienne.

C’est se laisser bercer, enfin, par la sirène des bateaux guidés par son phare.