La rappeuse Cardi B
La rappeuse Cardi B

WAP: le désir féminin qui choque

Léa Martin
Léa Martin
Le Soleil
Un symbole d’émancipation, un blasphème ou une simple sensation TikTok: dans tous les cas, WAP de Cardi B et Megan Thee Stallion aura bien fait jaser. Le Soleil a demandé à des expertes en sexologie ce qui dérange autant avec cette chanson qui a été au sommet du Billboard 100 dès sa sortie. 

Si vous vous êtes promené sur les réseaux sociaux dernièrement, vous avez peut-être vu le dernier clip des rappeuses américaines Cardi B et Megan Thee Stallion, WAP. Ou sans doute en avez-vous entendu parler. Si ce n’est pas le cas, soyez sans crainte, Le Soleil est là pour vous éclairer! 

En gros, l’acronyme WAP désigne un Wet Ass Pussy, ce qui veut dire dans la langue de Molière «chatte très mouillée», et ici on comprend qu’elles ne parlent pas de leur minou grisette.

Dans le vidéoclip, Cardi B, géante du rap de 27 ans, ancienne stripteaseuse originaire du Bronx, et Megan Thee Stallion, 25 ans, originaire du Texas, dont la chanson Savage est devenue virale sur l’application TikTok, dansent en petites tenues dans une maison luxueuse aux couleurs pastelles et aux imprimés d’animaux. 

Jusqu’ici, on a du Cardi B plutôt classique: des paroles irrévérencieuses, des danses hyper sexy, un rythme accrocheur qui reste dans la tête et donne envie de se faire aller l’arrière train sur un comptoir de bar après 2-3 shots de tequila. Si la chanson est devenue un symbole d’émancipation pour plusieurs jeunes femmes sur les réseaux en plus de devenir une sensation sur la plateforme de vidéo TikTok, les paroles ne sont pas passées au conseil des bonnes mœurs. 

Vers la mi-août, sur Twitter comme sur Facebook, des tas d’internautes se sont indignés devant le vidéoclip et les paroles crues des deux rappeuses. On compte parmi les critiques des membres très conservateurs du paysage politique américain, mais aussi des citoyens qui s’inquiètent de l’influence d’une telle chanson sur leurs enfants ou qui jugent qu’elle est dégradante pour la femme.

Des rôles sexuels normés

Ce n’est pas la première fois que l’on parle de sexe dans le rap, alors pourquoi WAP choque autant? «La culture pop, depuis les années 90, est très sexualisée. C’est une continuation de ce qui existe déjà, la différence, c’est que c’est dit de manière très claire alors que pour d’autres artistes c’était plutôt des sous-entendus», indique la sexologue Éden Founier. 

Comme l’indique la doctorante en sexologie et administratrice du Club Sexu, Léa Séguin, ce qui choque réellement, c’est que ces paroles crues viennent d’une femme, alors que l’on a l’habitude de les entendre de la part d’hommes. «Ça parle de la sexualité des femmes de la même manière que les hommes parlent de leur propre sexualité», explique-t-elle. On parle de la sexualité des hommes comme quelque chose de plus animal, plus naturel, alors que celle des femmes est encore majoritairement présentée comme quelque chose d’artistique, de beau, de propre et de contrôlé, ajoute-t-elle.

La rappeuse Megan Thee Stallion

Cachez ces fluides que je ne saurais voir

Il est de plus en plus question de plaisir féminin dans l’espace public, mais Cardi B est peut-être un peu trop avancée pour son temps. Si on commence à parler de menstruation et à remplacer le liquide bleu dans les publicités de protection hygiénique, ce n’est pas encore le cas pour les fluides éjaculatoires féminins, comme l’indique Eden Fournier. «Par rapport au sperme, la cyprine est une sécrétion très tabou», note la sexologue. À part dans le sous-genre pornographique Squirting, l’éjaculation féminine est très peu représentée. «Oui, on veut qu’une femme lubrifie, mais on ne va pas en parler. Les corps des femmes sont censés être propres, ne pas créer de fluide ou faire de dégât», ajoute Léa Séguin. 

Une forme de prise de pouvoir

À ce jour, nous vivons encore dans une société patriarcale où les relations hétérosexuelles sont codifiées. Les cadres prédéfinis des rôles sexuels évoluent, certes, mais pas à la même vitesse dans tous les milieux. «Il faut faire attention quand on dit qu’elle reflète une image dégradante de la femme. C’est l’expérience d’une femme alors qu’il y en a plein d’autres. Certaines vont se reconnaître en elle et d’autres non, mais pour moi, ce ne serait pas une raison pour censurer ou critiquer son travail», précise Eden Fournier. 

Dans WAP, la rappeuse parle de rapports de soumission. Des paroles que la sexologue aime analyser avec comme point de référence les pratiques BDSM (bondage, discipline, domination, soumission, sadomasochisme) où les personnes dites soumises sont celles qui ont le contrôle. «Dans ce contexte de la chanson de Cardi B, c’est une situation qui mène à l’excitation, à la lubrification, donc je trouve ça très intéressant pour penser le désir féminin. Quand une personne décide des termes de la relation et exprime ce qu’elle veut, elle a du pouvoir.»