La Chambrée dispose de neuf chambres familiales. Il est possible de téléphoner 24 heures sur 24, au 418 547-7283.

Violence conjugale: les maisons d’hébergement contraintes de refuser des femmes

Les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale débordent. Chaque mois, des femmes ne peuvent y trouver refuge, faute de place. Seulement à La Chambrée de Jonquière, en février, le taux d’occupation était de 111 %. Et si l’organisme a accueilli 58 femmes et 20 enfants durant l’année 2018, la direction s’est vue dans l’obligation de refuser 73 femmes et leurs 44 enfants, au cours de la même période.

« Les refus en maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, c’est vraiment un problème. Chaque femme à qui nous devons dire non est dirigée vers d’autres organisations, mais la réalité est la même dans plusieurs maisons d’hébergement », a indiqué la directrice de La Chambrée, Martine Dallaire. Le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale et la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes ont d’ailleurs sonné l’alarme, récemment, à propos de ces refus qui s’additionnent. Seulement à la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, qui regroupe 36 maisons à travers le Québec, dont trois au Saguenay-Lac-Saint-Jean, 10 000 demandes d’hébergement ont été refusées l’an dernier.

Pour femmes en situation de crise

Dans la région, six maisons d’hébergement accueillent gratuitement des femmes victimes de violence et leurs enfants. À La Chambrée de Jonquière, neuf chambres familiales sont à la disposition des femmes en détresse. Ces chambres sont toutefois toujours occupées, ou presque.

Lors du passage du Quotidien, une jeune femme et ses trois enfants, dont deux bébés, s’installaient. La durée de leur séjour n’était pas déterminée, mais La Chambrée est une maison d’hébergement de courte durée, qui vient en aide aux femmes en situation de crise. Les séjours peuvent parfois se prolonger pendant quelques mois, tandis que d’autres femmes n’y dorment qu’une nuit.

La directrice de La Chambrée, Martine Dallaire, et l’intervenante, Katie Tremblay

Bien que l’endroit soit sécurisé et que son emplacement ne soit pas divulgué (ni sur Internet ni dans les bottins téléphoniques), les femmes qui y séjournent sont libres de partir quand elles le veulent. Elles peuvent également vaquer à leurs occupations à l’extérieur des murs de la résidence, mais doivent avertir lorsqu’elles reviennent, puisqu’on n’entre pas dans la maison comme on le veut. C’est pour éviter que des conjoints ou maris violents se présentent à la maison, comme c’est parfois le cas.

« Nous avons des fenêtres résistantes et difficilement cassables. Il y a des caméras de surveillance sur tout le périmètre et chaque porte est sécurisée avec un système anti-intrusion. Notre façon de faire est simple, si quelqu’un de menaçant se présente, c’est tolérance zéro. C’est la police immédiatement. C’est arrivé, mais ça fait quelque temps qu’on n’a pas eu à communiquer avec les services d’urgence », explique la directrice, Martine Dallaire.

La maison d’hébergement est chaleureuse et la direction tente de recréer un climat familial. « Nous voulons que les femmes s’y sentent en sécurité, mais qu’on ne se sente pas comme en milieu hospitalier non plus. Nous faisons des activités et nous avons aménagé une petite salle d’entraînement grâce à la famille de Sandra Fortin (assassinée par Luc Hamel il y a trois ans à Jonquière), qui nous a fait un don », ajoute Mme Dallaire.

Outre les services de premières lignes, l’équipe de la maison offre également des suivis en intervention, lorsque la femme est prête à reprendre son autonomie. Des rencontres de groupes sont aussi organisées pour toutes les femmes qui le désirent. Deux intervenants jeunesse font également partie de l’équipe de La Chambrée, pour les petits témoins de la violence vécue par leur maman.

Il est possible de téléphoner à La Chambrée 24 heures sur 24, au 418 547-7283.

+

NI ÂGE, NI CLASSE SOCIALE

Signe que la violence conjugale n’a pas d’âge, une dame de 80 ans a été hébergée récemment à La Chambrée de Jonquière. « On ne le répétera jamais assez. Toutes les femmes peuvent en être victimes. La violence conjugale n’a ni âge ni classe sociale », affirme Katie Tremblay, intervenante et spécialiste de la violence conjugale depuis maintenant 20 ans. 

« Lorsque j’ai commencé, les femmes qui venaient nous rencontrer étaient surtout âgées de 38 ou 40 ans. Aujourd’hui, nous recevons beaucoup de jeunes femmes d’une vingtaine d’années. La prévention faite dans les écoles secondaires y est certainement pour quelque chose. Les femmes endurent peut-être moins longtemps. Mais nos aînées n’y sont pas non plus à l’abri. Il y a quelque temps, une dame de 80 ans a passé du temps ici. Chez les aînées, la religion prend encore beaucoup de place dans leur décision. C’est quelque chose, à cet âge, de décider de quitter la maison pour se réfugier ailleurs », a indiqué Katie Tremblay.

+

DES PRÉJUGÉS ENCORE TENACES

« Chaque histoire de violence conjugale commence par une histoire d’amour. » Cette phrase, entendue dans la bande-annonce de la série Le Monstre, ne peut pas être plus vraie, estime l’intervenante Katie Tremblay. Les préjugés sont encore bien présents à l’égard des femmes victimes de violence qui ne quittent pas leur conjoint immédiatement. Mais le cycle de la violence, qui s’installe insidieusement dans une relation, est bien plus compliqué que ça. 

« Les hommes violents ne maltraitent pas leur conjointe la première journée. Il y a une longue période de lune de miel. La violence s’installe très lentement, souvent sous forme de violence psychologique ou d’humour sarcastique. Les hommes violents usent de manipulation et savent s’excuser. Lorsqu’on aime quelqu’un et qu’on est “bien accroché”, ce n’est pas si facile de quitter cette personne. On espère que la lune de miel recommencera, on va pardonner, on va croire que ça ne recommencera pas. L’espoir et l’amour sont deux sentiments puissants », explique Mme Tremblay. Dans certains cas, les femmes victimes de violence vont retourner jusqu’à sept fois dans leur foyer.

« Elles vont longtemps excuser les “écarts” de leur conjoint. Elles veulent que ça marche, elles ne veulent pas que leur famille éclate. Ça se compare à une personne aux prises avec des problèmes d’alcool, par exemple. On va donner plusieurs chances à un conjoint ou une conjointe alcoolique avant de tout quitter. Ce n’est pas si facile, de partir de la maison, de dénoncer la personne qu’on aime. Souvent, lorsqu’elles en viennent à trouver refuge à la maison, ce n’est pas parce qu’elles ont peur pour elles, mais elles ont peur pour leurs enfants », explique Katie Tremblay. 

La violence conjugale peut prendre différentes formes, qu’elle soit physique, psychologique, sexuelle ou économique. Du chantage quant à l’argent ou au sexe sont monnaie courante dans un climat de violence. 

« Nous recevons beaucoup d’appels de femmes qui se questionnent. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de marques sur le corps qu’on n’est pas victime de violence. Nous tentons de guider ces femmes dans leur processus de questionnement, de trouver des réponses avec elles, afin de déterminer si elles sont victimes de violence conjugale ou non », a expliqué l’intervenante. 

+

DES NOUVELLES QUI ALERTENT

Lorsque des tragédies comme le meurtre de Sandra Fortin, assassinée par Luc Hamel il y a trois ans, font la manchette dans les journaux, les maisons d’hébergement reçoivent beaucoup d’appels. Des appels de femmes qui craignent pour leur sécurité ou qui se posent des questions à propos de leur relation amoureuse. Depuis quelques jours, le procès d’All Boivin, accusé de voie de faits graves sur une jeune femme, suscite également des questionnements.

« C’est toujours comme ça lorsqu’on entend parler de violence conjugale dans les médias ou dans des séries télé. Les questions ne concernent pas nécessairement les cas entendus devant les tribunaux, mais ça sonne une cloche chez certaines femmes. On se dit souvent que ça ne peut pas arriver à nous, que ça arrive juste aux autres, mais ce n’est pas le cas. Et il faut continuer à parler de violence conjugale, car c’est de cette façon qu’on peut faire de la prévention », explique l’intervenante Katie Tremblay.