Mariée à Jules Tremblay pendant plusieurs années, Solange Gobeil dénonce la situation qu’il a vécue au CHSLD. Elle s’est beaucoup occupée de lui avec sa fille, Hélène Larouche.

Un résidant meurt d’un AVC le lendemain d’une agression

Le 17 septembre 2017, le Jeannois Jules Tremblay est agressé par un autre résidant du Centre d’hébergement d’Alma, auparavant appelé le CHSLD Le Normandie. Le lendemain, l’homme de 78 ans subit un arrêt vasculaire cérébral (AVC). Il décède à l’hôpital par la suite. Même si un lien médical est difficile à établir entre les deux événements, les circonstances sont troublantes pour la famille, ce qui l’a poussée à porter plainte à la Sûreté du Québec et à dénoncer publiquement le « manque de ressources » dans l’établissement.

Cela fait presque un an que son mari l’a quittée, mais Solange Gobeil a encore les larmes aux yeux lorsqu’elle se remémore les tristes événements. Le Quotidien l’a rencontrée chez sa fille Hélène Larouche (qui n’est pas la fille de Jules Tremblay), où elle demeure aussi, à Alma. « Quand on place ceux qu’on aime, on espère tellement qu’ils soient en sécurité... »

De l’extérieur, le Centre d’hébergement d’Alma semble un bel endroit pour les aînés d’Alma, près de la rivière. À l’intérieur, le personnel est débordé et la santé des infirmières est menacée, autant physique que mentale, selon le syndicat.

Solange Gobeil désire faire bouger les choses. Elle attend les conclusions du coroner, dont le bureau confirme que le rapport sera prêt dans quelques semaines, mais a décidé de prendre la parole immédiatement. « Il ne faut pas que ça arrive à quelqu’un d’autre ! »

Elle plaide pour plus d’effectifs sur le plancher. « Je ne veux pas qu’on pense que je blâme les employés, spécifie-t-elle. Ils sont bons, ils sont fins, ils sont patients... Ils appréciaient mon mari et ils ne me le disaient pas juste pour être polis. On voit qu’ils aiment ce qu’ils font, mais ils sont débordés. Il faut qu’ils soient plus, ou au moins qu’ils aient des agents de sécurité avec eux, ça peut être dangereux même pour eux. »

Battu par son voisin
Souffrant d’Alzheimer, M. Tremblay a commencé à vivre en CHSLD en 2013. À Alma, il logeait dans l’unité protégée pour ceux aux prises avec des troubles cognitifs ou du comportement. Le jour de l’agression, il se trouvait dans une pièce commune, avec un autre résidant réputé pour des épisodes de violence. L’infirmière raconte « l’altercation » dans ses observations, incluses au dossier médical de Jules Tremblay, dont la famille a fourni une copie.

« L’infirmière auxiliaire m’avise que le patient [...] l’a frappé à trois reprises au visage, qu’il est tombé au sol et que le patient [...] a continué à le frapper avec les pieds une fois au sol », peut-on lire. Elle s’est d’ailleurs blessée en tentant de séparer les deux patients.

Le Centre d’hébergement d’Alma, auparavant appelé Le Normandie, est administré par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Le protocole de suivi de chute a été enclenché. Un examen sommaire a seulement révélé une ecchymose à la joue. M. Tremblay semblait relativement bien. Le médecin a été appelé, mais il n’a pas vu le patient.

« Ils nous ont avertis, mais ils n’ont pas dit à quel point c’était grave. Il a dormi toute la journée, il n’allait pas très bien », relate Solange Gobeil, qui ne peut pas s’empêcher de ressentir de la culpabilité. Elle se rappelle que le mois précédent, M. Tremblay avait reçu une poubelle au visage et qu’il ne paraissait pas avoir été traumatisé. Elle montre ensuite une photo où il présente un œil au beurre noir. Selon ce qu’elle a pu apprendre par la suite, son mari aurait probablement subi une commotion cérébrale en raison des coups.

Le 18 septembre au matin, le septuagénaire est assis dans la salle à manger et discute avec les autres bénéficiaires, souriant, est-il noté dans le rapport. Il collabore bien aux soins, même s’il est un peu confus. En après-midi, les préposées emmènent les résidants dehors pour une activité, quand soudain l’AVC survient. « M. Tremblay, qui est assis, s’est affaissé du côté droit et ne répond plus aux questions », poursuit l’infirmière dans ses observations. Il est transporté à l’hôpital par ambulance.

« Les médecins ont fait une conférence vidéo avec un autre médecin à Québec. Ils ont parlé d’une opération, mais elle était trop risquée. Jules aurait pu rester légume, et il m’avait déjà dit qu’il ne voulait pas d’acharnement thérapeutique », se souvient Mme Gobeil avec émotion. Plongé dans le coma, Jules Tremblay, ce musicien connu pour jouer de n’importe quel instrument, qui restait pacifique malgré l’Alzheimer, ne s’est plus jamais réveillé.

Lien possible
Bien que son mari ait déjà subi un AVC par le passé, il est clair pour la dame que les coups portés à M. Tremblay ont pu jouer un rôle dans son décès.

« Je ne peux pas dire s’il serait encore en vie ou non, mais ça n’a sûrement pas aidé. Il a toujours été peureux de nature. De se faire battre comme ça, il a sûrement dû avoir peur, son cœur devait aller tellement vite... Le médecin a été gentil avec nous. Il ne pouvait pas le dire clairement, mais on a compris que ça pouvait avoir été un facteur. »

Le rapport de l’infirmière, inclus au dossier médical de M. Jules Tremblay, fait état de l’agression subie.

Peu importe les conclusions de l’enquête, Solange Gobeil espère que des correctifs seront apportés au CHSLD. « Un jour, c’est nous qui pourrions être là. »

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LE PERSONNEL A PEUR, DÉPLORE LE SYNDICAT

Le Syndicat des professionnelles en soins du Saguenay-Lac-Saint-Jean déplore la « triste » situation vécue au Centre d’hébergement d’Alma, depuis un an, par le personnel qui se retrouve « en détresse ». Avec l’agressivité de certains résidants et les ressources jugées insuffisantes, des infirmières « ont peur de rentrer travailler » après avoir été blessées.

« C’est vraiment fou. Et ça perdure. Encore en fin de semaine, on nous rapportait des problèmes, des patients violents les uns envers les autres. Il manque de personnel sur le plancher », lance la vice-présidente du comité exécutif Julie Boivin, pour le secteur Alma-Jonquière, du syndicat affilié à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.

Elle rappelle le devoir du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean (CIUSSS), en tant qu’organisation, d’offrir un milieu exempt de violence à ses employés.

« Les patients sont malades. Ça fait mal au cœur de les voir agir comme ça avec les autres bénéficiaires en raison de leur maladie, avoue Mme Boivin en entrevue téléphonique. Les préposées, les infirmières auxiliaires, les infirmières, il y a de la violence commise envers elles aussi. Ce n’est pas normal d’être stressée de venir au travail, de se faire blesser chaque jour. Elles nous racontaient comment c’est dur et elles braillaient leur vie. Elles se sentent laissées à elles-mêmes, au bout du rouleau. Il y en a beaucoup qui sont parties. Elles veulent se sauver. »

Blessures

La vice-présidente syndicale peut fournir de nombreux exemples d’événements problématiques : un patient qui prend une dame à la gorge et la soulève, un autre qui frappe une grand-mère derrière la tête... Mais le décès de Jules Tremblay l’inquiète particulièrement. « Une infirmière s’est blessée lors de son agression, en essayant de séparer les deux patients. Les infirmières, nous sommes petites, nous ne sommes pas très fortes devant certains patients qui sont très costauds. »

Mme Boivin est restée en contact avec la femme du défunt, Solange Gobeil.

« Je ne blâme pas le monsieur qui a frappé mon mari. Ce n’est pas de sa faute, il est malade. Le problème, c’est les coupes en santé. Il faut que le gouvernement se réveille ! », enjoint cette dernière. Elle sait de quoi elle parle, pour avoir passé une bonne partie de sa carrière dans un centre pour personnes déficientes à Québec.

Hélène Larouche, belle-fille de M. Tremblay, a toujours considéré celui-ci comme le grand-père de ses enfants. Elle lui rendait aussi visite souvent. « Les préposées n’ont pas le droit de parler, elles ont peur de se faire renvoyer. Elles sont comme dans un étau, prises au piège. Et à l’hôpital, ils se protègent entre eux quand des choses comme ça arrivent... »

Le personnel parle de ses difficultés aux gestionnaires, qui disent ne pas avoir le budget nécessaire, regrette le syndicat. « Et ceux qui osent parler, on leur fait la vie dure », remarque Julie Boivin.

Devant la violence, certaines familles arrêtent de visiter leurs proches au CHSLD, selon la vice-présidente. Solange Gobeil assure n’avoir jamais faibli. « Même si mon mari ne me reconnaissait plus comme sa femme, moi, je savais », souligne celle qui le visitait quelques fois par semaine.

La sexagénaire suggère la présence d’agents de sécurité, mais il s’agirait seulement d’une aide temporaire, croit le syndicat. « Un agent fait respecter l’ordre quand il est là, mais quand il part, c’est encore pire », nuance Julie Boivin, qui estime que la véritable solution passe par l’augmentation des effectifs.

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LES ALTERCATIONS FONT PARTIE DES RISQUES, DIT LE CIUSSS

« En remontant au-delà de cinq ans, on ne peut trouver aucune mort reliée à un manque de sécurité dans l’unité protégée du Centre d’hébergement d’Alma », indique le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean via sa porte-parole, Karine Gagnon. 

Le CIUSSS ne peut commenter spécifiquement le dossier d’un patient, mais on peut en conclure qu’il nie ainsi tout lien entre l’agression de Jules Tremblay et sa mort. Le CHSLD est « un milieu de vie sécuritaire autant pour les résidants que les employés », affirme Mme Gagnon en entrevue téléphonique.

L’unité protégée où logeait Jules Tremblay accueille 12 résidants aux besoins particuliers, qui souffrent par exemple de démence. « Il faut une approche spécifique. Depuis un an, les employés reçoivent une formation spéciale. Ce n’est pas comme un CHSLD type », explique Karine Gagnon.

Le jour, une infirmière auxiliaire et une préposée aux bénéficiaires y travaillent, contre deux préposées le soir. Une infirmière et une assistante infirmière en chef sont disponibles en support, mais pour toutes les unités du centre.

La porte-parole admet que les blessures font partie de la « gestion des risques » préconisée. « On ne peut pas contraindre les résidants, ce n’est pas une prison. Ils sont mobiles, ils ont une certaine autonomie qu’on doit respecter. Ils peuvent avoir des interactions entre eux. Il se peut qu’il y ait parfois des altercations, ça fait partie des risques reliés à la maladie. »

Du côté du syndicat et de sa vice-présidente Julie Boivin, on reconnaît l’existence de changement de mentalité. « On veut médicamenter les patients de moins en moins, les rendre plus alertes et faire des CHSLD des milieux de vie. Mais pour que ça marche, pour tenir les personnes âgées occupées, il faut plus d’employés. »

Le CIUSSS précise que les ratios d’heures travaillées ont été rehaussés au Centre d’hébergement d’Alma, il y a un an. « On correspond aux ratios provinciaux », ajoute Karine Gagnon.

Le syndicat apprécie certaines améliorations. Dans l’unité protégée, les employés sont munis d’un appareil pour alerter leurs collègues. « Le problème, c’est qu’il n’y en a pas en quantité suffisante. Il faut parfois y aller sans. Et aussi, il faut qu’il y ait assez de monde pour venir aider en cas d’urgence. Ça ne sert à rien s’il n’y a personne de disponible ! », pointe Julie Boivin.