Le cri du cœur de Yanick Campagna rejoint le ras-le-bol de nombreux policiers à Québec.

Un policier dénonce l'«abandon» des patients en psychiatrie par le système de santé

EXCLUSIF / Un patrouilleur de la police de Québec a lancé un cri du cœur, jeudi matin, devant le Comité de déontologie policière, dénonçant les «portes tournantes» des hôpitaux et le système de santé qui «abandonne» des patients en psychiatrie.

Yanick Campagna, policier au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) depuis 20 ans, s’exprimait devant le comité alors qu’il recevait une sanction pour avoir enguirlandé des infirmiers de l’urgence de l’hôpital de l’Enfant-Jésus qui auraient refusé de voir un patient aux prises avec des problèmes de santé mentale.

M. Campagna a reconnu avoir tenu des propos «irrespectueux, blasphématoires ou injurieux» à l’égard de l’infirmier et du patient. Il se verra imposer une journée de suspension pour cette entorse au code de déontologie des policiers. 

Devant le Comité, Yanick Campagna a toutefois tenu à expliquer que le refus allégué des infirmiers de voir le patient l’avait fait sortir de ses gonds. «Je reconnais mes torts, oui. Mais c’était plus fort que moi : je ne comprenais pas que le système l’abandonne». 

«Les portes tournantes, c’était vraiment ça, ce matin-là», a-t-il ajouté. [...] Je suis condamné aujourd’hui, mais je pense que la problématique est plus grosse que ça.»

Le cri du cœur de M. Campagna rejoint en effet le ras-le-bol de nombreux policiers à Québec, exaspérés d’intervenir plusieurs fois par semaine, voire par jour, auprès de patients psychiatriques que les hôpitaux refusent de garder ou libèrent beaucoup trop vite, selon eux. 

Le témoignage du policier soulève aussi des questions sur la responsabilité des infirmiers qui auraient refusé de «trier» le patient à l’urgence de l’hôpital de l’Enfant-Jésus, considérant qu’un infirmier ne peut pas refuser un patient. 

«Ah non, pas encore lui»

Le matin du 1er février 2016, M. Campagna et son partenaire de patrouille reçoivent un appel du 911 pour un homme qui cause du désordre dans une caisse populaire. Sur place, ils constatent que Normand Beauregard* se cogne la tête sur le comptoir, hurle et dit voir des «dragons». 

Les policiers vérifient dans leur système informatique et apprennent que M. Beauregard a eu d’autres problèmes similaires la veille et qu’il y a eu trois appels pour lui en deux jours. Ils apprennent aussi que le patient avait été libéré de l’urgence psychiatrique le matin même. 

M. Campagna et son partenaire conduisent le patient, dont l’état mental semble perturbé, à l’urgence de l’hôpital de l’Enfant-Jésus. En le voyant, un des infirmiers sur place aurait déclaré «ah non, pas encore lui», selon le rapport du policier. 

L’infirmier aurait ensuite indiqué à l’agent Campagna que le département de psychiatrie ne voulait pas le «voir» et que le patient ne serait pas vu au triage. Il aurait ensuite suggéré à Yanick Campagna d’aller reconduire l’homme chez lui. 

M. Campagna répond alors que si M. Beauregard se «jette» devant un véhicule comme il l’a fait la veille, ce sont les policiers qui risquent d’être blâmés dans une enquête indépendante. Il se fâche et sacre. Il s’obstine aussi avec un autre infirmier qui menace de porter plainte contre lui. 

La colère du policier n’est pas entendue. Le patient n’est pas évalué par un infirmier. 

Les deux policiers vont donc reconduire Normand Beauregard chez lui. Entre-temps, ils joignent l’organisme PECH, qui aide les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale et collabore souvent avec le SPVQ. 

M. Beauregard, lui, recommence à crier et devient agressif. Les deux intervenants de PECH viennent rejoindre les policiers chez le patient et ils réussissent à le faire admettre à l’hôpital du Saint-Sacrement, où il est transporté en ambulance. 

«Ils ne veulent pas de toi»

Une semaine après l’intervention, un des infirmiers porte plainte en déontologie policière contre Yanick Campagna. Dans sa déclaration, il affirme que M. Campagna criait et qu’il disait d’un ton fort et agressif que le système de santé était un «crisse» de système de merde. 

L’infirmier déclare aussi que le policier s’est adressé au patient en lui disant notamment qu’«ils ne veulent pas de toi», «pourquoi ils ne te gardent pas à [Robert]-­Giffard» et, «Moi je vais te ramener pis te câlisser devant chez vous». 

Le plaignant rapporte qu’il a ensuite demandé à l’agent Campagna de baisser le ton, ce à quoi le policier aurait répondu : «Tu ne sais pas ce qu’on vit dehors, on est pognés avec des hosties comme ça tous les jours.» L’autre infirmier affirme avoir plutôt entendu : «c’est nous autres dehors qui sommes pognés avec cette marde-là».

«Un mur»

Devant le Comité, jeudi matin, la procureure pour le Commissaire à la déontologie policière, Fannie Roy, a semblé compatir avec la «frustration» de Yanick Campana sur le refus allégué de l’infirmer d’accepter le patient. Elle a d’ailleurs souligné les efforts du policier pour aider le patient à recevoir des soins par la suite. 

Mais elle désapprouvait le langage et le ton qu’il a employé. «Aujourd’hui, on comprend pourquoi il l’a fait, a-t-elle dit. On n’est pas d’accord, mais on comprend pourquoi il l’a fait. Et ça n’a pas été fait à titre gratuit. Il était en mode relation d’aide. Il était avec des gens qui devaient être en mode relation d’aide. Et il s’est retrouvé face à un mur». 

Louis Forcier, un ambulancier qui est aussi infirmier, a été témoin de l’échange entre un des infirmiers et le policier à l’hôpital de l’Enfant-Jésus. Dans son témoignage à l’enquêteur du Commissaire, il a dit qu’il croyait que l’infirmier n’avait pas fait son travail et qu’il aurait dû procéder au triage du patient. 

Respectueux

Patricia Allard, une des intervenantes de PECH, a indiqué à l’enquêteur du Commissaire que Yanick Campagna et son collègue ont été respectueux envers le patient chez lui et qu’elle n’a entendu aucun sacre de leur part. À propos de l’agent Campagna, elle «voyait un être humain dépassé par les événements qui se sentirait responsable si un événement tragique arrivait» à M. Beauregard. 

Yanick Campagna a par la suite voulu porter plainte à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. Son procureur devant le Comité, Robert De Blois, a indiqué que le patrouilleur avait fait des démarches en ce sens auprès du SPVQ, mais que, «pour une raison qui m’échappe, son dossier n’a pas été plus loin». 

Au CHU de Québec, qui gère l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, on indique que toute personne qui se présente à l’urgence doit être vue au triage, et qu’un infirmier n’a pas le pouvoir de refuser un patient. Aucune plainte n’ayant été portée contre les infirmiers concernés, l’établissement, sans version complète de l’événement, n’était pas en mesure, jeudi, de commenter la situation soulevée par le policier Campagna. Avec la collaboration d’Élisabeth Fleury

*Le vrai nom du patient nommé dans le texte a été modifié pour préserver son anonymat.