Jacques Fontaine, copropriétaire de Miel Fontaine à Sainte-Cécile-de-Milton
Jacques Fontaine, copropriétaire de Miel Fontaine à Sainte-Cécile-de-Milton

Un nouvel envol pour les alcools de miel du Québec

Roxanne Caron
Roxanne Caron
La Voix de l'Est
Les apiculteurs-transformateurs québécois ont désormais une nouvelle corde à leur arc. Grâce à la récente création de l’Association des producteurs d’hydromels et d’alcools de miel du Québec (APHAMQ), ils sont fins prêts à faire connaître la variété et la qualité de leurs produits alcoolisés aux consommateurs, mais aussi à faire des revendications auprès des instances gouvernementales.

L’idée d’être encadré par une association est née de René Bougie, copropriétaire de la Miellerie King - Distillerie B à Kingsey Falls. Au fil de ses échanges avec ses confrères, il a rapidement réalisé que chacun vivait des réalités similaires. « Il y a plein de secteurs agroalimentaires et du monde des alcools qui se sont donné une voix pour faire entendre leurs revendications et les particularités de leur industrie. En ce qui a trait aux hydromels et aux alcools de miel, il n’y avait rien qui était en place », souligne-t-il.

En 2011, une association du même acabit avait vu le jour, mais elle s’est dissoute cinq ans plus tard, faute d’engagement et d’encadrement. À ce sujet, le Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ) prendra l’APHAMQ sous son aile en l’ajoutant à son réseau de 600 membres.

« Parmi les membres, on a des associations sectorielles. Dès qu’on a une masse critique qui œuvre dans le même secteur d’activités et qu’il y a des besoins, on va créer une association pour eux », explique Vincent Lambert, secrétaire général pour l’APHAMQ et coordonnateur aux communications et gestion de contenu au CTAQ.

René Bougie (à droite) et Frédéric Bougie sont copropriétaires de la Miellerie King - Distillerie B avec leurs parents, Gérard Bougie et Maryse Belhumeur.

Le CTAQ a pu se prévaloir d’une subvention de 20 000 $ via le Fonds de développement de transformation alimentaire du gouvernement du Québec pour veiller à la planification stratégique de l’association. « On va faire beaucoup de bruit dans les prochaines années pour l’hydromel et les alcools de miel », assure M. Lambert.

Tandis que la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) recense 19 permis d’hydromelleries présentement actifs au Québec, l’association a été fondée par cinq producteurs, ce qui signifie que plus de 25 % en font déjà partie. Le but est toutefois de rassembler le plus possible d’hydromelliers, d’apiculteurs et de distillateurs qui utilisent le miel. « Dans le meilleur des mondes, tous ceux qui font la transformation du miel, on aimerait qu’ils soient autour de la table pour nous donner leur point de vue de l’industrie », relève M. Bougie.

Barrières règlementaires

Si cette industrie vise à avoir le vent dans les voiles, certaines barrières règlementaires freinent cet élan. Et c’est justement un des aspects sur lesquels l’association entend travailler.

Les apiculteurs-transformateurs font face à différents enjeux propres à leur réalité tels que les limitations de distribution et les limitations lors de l’extraction du miel. Deux tâches qui ne peuvent pas être déléguées à une partie tierce.

La Miellerie King - Distillerie B vend des hydromels aromatisés en canette.

En effet, les apiculteurs ne peuvent pas recourir à un sous-traitant pour distribuer leur alcool chez les consommateurs ou les commerces de détail. Ils doivent donc acheter leur propre véhicule et réserver de la main-d’œuvre pour veiller à la livraison.

L’extraction de miel est elle aussi soumise à une règlementation.« Je ne peux pas prendre mes rayons de miel et les amener chez un ami qui a 3000 ruches pour les extraire dans son gros extracteur qui va très vite, parce que la règlementation exige que le miel soit extrait dans mon local pour le transformer. C’est une aberration », considère le copropriétaire de Miellerie King - Distillerie B.

Autre contrainte : les apiculteurs du Québec ne peuvent pas s’approvisionner chez d’autres de leurs confrères puisque le miel utilisé doit provenir de leurs propres ruches. « Si la demande explose, je ne peux pas acheter du miel à mon voisin. On veut pouvoir acheter du miel ailleurs au Québec, comme ça on pourrait consolider les producteurs de miel ici et lui donner une valeur ajoutée selon le territoire », affirme M. Bougie.

Selon Jacques Fontaine, copropriétaire de Miel Fontaine à Sainte-Cécile-de-Milton et administrateur de l’APHAMQ, l’association entend aussi miser sur une image de marque solide, montrant que le miel des apiculteurs d’ici est 100 % local. « Pour avoir fait plusieurs marchés publics dans les dernières années, la première question qu’on nous pose, c’est d’où vient notre miel. »

Vincent Lambert, secrétaire général pour l’APHAMQ et coordonnateur aux communications et gestion de contenu au CTAQ

Rivaliser avec la bière

Avec cette nouvelle association, on espère aussi attirer de futurs producteurs intéressés à se lancer dans cette industrie, mais le chemin à parcourir sera long puisque c’est surtout la bière qui a la cote en ce moment. « Les gens ont beaucoup tendance à aller vers la bière et le vin, sauf qu’il y a d’excellents produits à base d’hydromel qui peuvent rivaliser avec la bière sans trop de problèmes », croit Jacques Fontaine.

D’ailleurs, son entreprise planche actuellement sur le développement de produits en canette effervescents à base de miel qui seront mis en marché au printemps prochain. « Si je regarde la qualité de ce qu’on fait comparativement à différentes bières, je pense que c’est équivalent. »

Un goût local et unique

Malgré la méconnaissance du secteur par la majorité des consommateurs québécois, les alcools de miel renferment une richesse hors du commun et méritent d’être découverts par l’ensemble de la province, selon le CTAQ.

« Quand on pense à l’hydromel, on a tendance à penser à l’époque médiévale. On se voit boire ça dans un pot de céramique, image M. Bougie. Mais l’hydromel c’est beaucoup plus que ça. C’est comme il y a 30 ans, quand on pensait bière, on pensait Budweiser, mais maintenant on pense aux bières de microbrasseries et à toutes leurs variantes. »

L’entreprise apicole Miel Fontaine a conçu différentes déclinaisons de vin de miel. Elle planche actuellement sur le développement de produits en canette effervescents à base de miel.

Certains hydromelliers vont effectivement opter pour un style médiéval, ou encore pour la fermentation avec des levures spontanées. Les types d’hydromel sont nombreux: sec, sucré, pétillant, élevé à la méthode champenoise, infusé avec des fruits et épices, etc.

Outre la créativité qui se cache derrière un maître hydromellier-distillateur, le miel lui-même apporte une touche unique selon la région d’où il provient. « Le miel est ancré dans son territoire. Il n’y a rien de plus local que ça », affirme M. Bougie.

« Selon l’endroit où on est au Québec, le miel goûte différent. Il goûte la flore dans laquelle les abeilles ont été butinées. Quand on le transforme en alcool, toutes ces subtilités-là sont encore présentes », termine-t-il.

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LA LONGUEUR D'AVANCE DES ÉTATS-UNIS

Aux États-Unis, l’hydromel et les alcools de miel représentent le secteur d’activités dans le monde des alcools qui connaît la plus forte progression, affirme Vincent Lambert, secrétaire général pour l’APHAMQ et coordonnateur aux communications et gestion de contenu au CTAQ. Au début des années 2000, on comptait à peine 50 hydromelleries chez nos voisins du Sud, alors qu’on en dénombre aujourd’hui plus de 500. 

Le producteur de bière Anheuser-Busch, qui est derrière les marques de bières Budweiser, Bud Light et Stella Artois, produit même de l’hydromel en canette. « C’est vraiment différent comme mentalité par rapport à ici. Je pense que c’est une question de culture, mais le fait qu’il y ait plus de producteurs, ça aide », analyse Jacques Fontaine, copropriétaire de Miel Fontaine. 

Il faut dire que la réglementation aux États-Unis est plus souple que celle du Québec. « Si on pense au Vermont, eux, la majorité de leur miel vient de partout et n’est pas nécessairement produit sur la ferme », remarque René Bougie, copropriétaire de la Miellerie King - Distillerie B. 

M. Lambert est toutefois optimiste que les barrières finiront par se briser, comme on l’a vu avec l’explosion des distilleries. Selon les registres de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec, 15 distilleries étaient en activité dans la province à la fin décembre 2017. Aujourd’hui, on recense 69 détenteurs de permis de distillation.

Depuis six déjà, Jacques Fontaine donne des cours pratiques en apiculture tous les étés.

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DÉMOCRATISER L'APICULTURE

Depuis six déjà, Jacques Fontaine, copropriétaire de la petite entreprise apicole Miel Fontaine à Sainte-Cécile-de-Milton, donne des cours pratiques en apiculture tous les étés, dont 80 % de la formation se déroule dans le champ avec les ruches. Selon lui, il s’agit d’une belle manière de démocratiser ce milieu méconnu, mais qui suscite la curiosité. 

En effet, chaque année, ses cours s’échelonnant sur huit journées de six heures attirent plus d’une vingtaine de personnes. « Il y a vraiment un engouement. Les gens veulent retourner à l’essentiel et être autonomes sur plein d’aspects. Les abeilles en font partie parce que si tu veux un jardin moindrement gros, ça prend des pollinisateurs et ce qui fait une meilleure job, ce sont les abeilles! » affirme l’apiculteur. 

Cette formation, qui s’adresse à monsieur et madame Tout-le-Monde, montre aux participants comment gérer leur ruche de A à Z. On y aborde les différentes étapes durant la saison, notamment le démarrage des ruches au printemps, la division des colonies, le changement de reines, etc. « J’ai même un monsieur de 89 ans qui a suivi un cours pour sa connaissance personnelle. »

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REDONNER À L'HYDROMEL SES LETTRES DE NOBLESSE

Le vin de miel, communément appelé l’hydromel, a quelque peu perdu de sa notoriété avec le temps, notamment à cause de l’engouement entourant le vin et la bière. Pourtant, cet alcool porte une grande histoire, alors qu’il est souvent considéré comme l’un des premiers alcools inventés dans le monde.

On peut dater sa consommation en Chine 7000 ans avant Jésus-Christ, soit bien avant la consommation de vins issus de fermentation de moûts de raisin. 

On retrouve même des références historiques en Égypte, en Grèce, en Inde, en Scandinavie et chez les Mayas. « Ce qui explique ça, c’est que c’est un des alcools les plus communs qui s’est fait spontanément dans la nature. Tout ce qu’il te faut, c’est une ruche ou un réceptacle de miel abandonné, quelques jours de pluie et de la chaleur », résume Vincent Lambert, secrétaire général pour l’APHAMQ et coordonnateur aux communications et gestion de contenu au CTAQ.

 « Quand les Romains ont commencé leur conquête, ils plantaient des vignes partout et le vin est devenu le breuvage alcoolisé par excellence partout en Europe », poursuit-il.

Ce concours de circonstances explique sans aucun doute pourquoi l’hydromel est moins populaire, mais aussi les coûts de production. 

« Pour faire un litre d’alcool absolu, généralement, ça va coûter autour de 5 $ pour la bière et pour le sucre de canne autour de 3 $. Pour l’hydromel, on est à 12 $ », estime M. Lambert. En effet, le miel fait partie des ingrédients fermentables les plus chers dans l’industrie des alcools. 

Heureusement, avec les nouvelles techniques d’apiculture, les hydromelliers peuvent quand même vendre leurs produits à des prix compétitifs, mais avec des marges de profit moindres que celles générées par la bière ou le vin.