Air Canada dessert l’Est-du-Québec (Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine) avec des avions Dash 8 de premières générations, comme celui-ci.
Air Canada dessert l’Est-du-Québec (Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine) avec des avions Dash 8 de premières générations, comme celui-ci.

Un détour de cercueil coûteux pour se rendre aux Îles-de-la-Madeleine

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
Une famille de Gaspé ayant vécu plusieurs épreuves en situation de deuil avec Air Canada et Transports Canada réclame l’intervention des gouvernements québécois et canadien pour qu’ils mettent en place des «solutions véritables et adaptées» afin que les Gaspésiens et les Madelinots aient accès à un service aérien décent.

Déjà frappée par le deuil de sa mère Marie-Claire Arseneau le 12 décembre, Yvette Thériault a eu bien des difficultés à faire cheminer simplement l’une des volontés de la défunte, se faire inhumer aux Îles-de-la-Madeleine, où elle était née. Mme Arseneau avait été soumise à un protocole de fin de vie cinq jours auparavant.

Yvette Thériault et cinq autres membres de sa famille devant se rendre aux Îles ont d’abord eu un mal fou à trouver des billets d’avion, alors qu’ils cherchaient, un peu avant le décès, à réserver des places pour voyager en même temps que la dépouille.

«On n’a eu aucun contact avec Air Canada. Je n’ai jamais pu parler à une personne, et je n’ai pas pu laisser un message sur une boîte vocale. On tombait uniquement sur des messages informatisés», déplore-t-elle.

D’autres mauvaises surprises attendaient les familles Arseneau, Thériault et Pouliot. «On a su par la maison funéraire qu’il fallait que le corps passe par Québec», ajoute Mme Thériault.

C’est que depuis trois ans, les dépouilles devant être transportées en avion doivent être embaumées par une maison funéraire certifiée par Transports Canada. Dans les circonstances, le thanatologue certifié le plus proche se situait à Québec.

Ce détour a engendré des coûts d’un peu plus de 2000 $ pour la famille de la défunte, incluant un billet d’avion d’environ 800 $ pour le retour du cercueil entre Québec et les Îles, avec arrêt au point d’origine, Gaspé!

En plus de n’obtenir aucun engagement d’Air Canada de pouvoir voyager ensemble, cercueil inclus, l’entourage d’Yvette Thériault a découvert une autre mauvaise surprise, le prix des billets d’avion pour un aller-retour entre Gaspé et les Îles, un voyage de 300 milles, ou 480 kilomètres.

«C’était plus de 1000 $ par personne, avec les taxes pour un aller-retour de 45 minutes», souligne Mme Thériault, rappelant qu’un bout de course, les six membres de sa famille ont eu besoin de vols répartis sur deux jours, les 14 et 15 décembre, pour se rendre aux Îles.

«Dans un contexte idéal, on aurait aimé être rassurés pour avoir quelqu’un avec la dépouille. Ma nièce, qui prenait l’avion à Québec, l’a su en voyant le cercueil être embarqué dans l’avion. Payer le gros prix, c’est une chose. Ne pas être assez prioritaires pour prendre l’avion ensemble, c’est quelque chose! On reste un numéro tant qu’on ne parle pas à quelqu’un. Dans les années 70, on n’aurait pas vécu ça dans le transport aérien, avec des moyens limités, parce que notre famille n’était pas riche, et avec des moyens technologiques bien inférieurs. Ça aurait pu être simple; on allait seulement aux Îles à partir de Gaspé», analyse Mme Thériault.

Un pionnier à la rescousse

Son oncle, Michel Pouliot, âgé de 88 ans, est l’un des pionniers de l’aviation en Gaspésie. L’aéroport de Gaspé porte d’ailleurs son nom. Pendant 25 ans, jusqu’en 1974, sa compagnie, Air Gaspé, a transporté des centaines de milliers de personnes dans l’Est-du-Québec, Côte-Nord incluse. Il a formé 250 pilotes durant sa carrière. Il pourfend vertement Air Canada.

«Il faut que les gouvernements interviennent pour améliorer les services aériens dans les régions. Il faut mettre Air Canada dehors», aborde l’octogénaire, rappelant que l’aide consentie par le gouvernement québécois pour mousser l’utilisation de l’avion, plafonnée à 500 $ par année par personne, ne changera pas les habitudes puisque cette aide est avalée en un seul voyage, considérant le prix des billets.

«Il faut mettre l’argent dans un transporteur régional, à des compagnies qui appartiennent à des gens des régions. On (les transporteurs de sa génération) a fait notre vie comme du monde, avec des revenus raisonnables. Ce n’est pas parce que c’est l’aviation qu’il faut donner des millions $ aux dirigeants d’Air Canada. Ils achètent les fonctionnaires avec des points, au détriment de l’argent public», critique M. Pouliot.

Il lui est arrivé de transporter des dépouilles, «parfois gratuitement, parce que les familles n’avaient pas les moyens de payer».

Air Canada n’a pas répondu au Soleil mardi autrement qu’en spécifiant par écrit qu’elle prendrait contact à l’intérieur d’un délai de 24 heures.

Du côté de Transports Canada, on précise par écrit que les cercueils sont soumis au règlement canadien sur la sûreté aérienne depuis 2016. Il s’agit de sécuriser le fret «en vue du transport aérien à bord d’un vol transportant à la fois des passagers et du fret. Certains salons funéraires ont choisi de s’inscrire au Programme de sûreté du fret aérien de Transports Canada et d’y participer pour faciliter le transport de dépouilles à bord d’avions».