Thérèse Bélanger vivait avec sa fille Nicole Sévigny jusqu’à une ordonnance du tribunal l’obligeant à être placée en CHSLD.

Transfert forcé en CHSLD: morte après 2 semaines

Thérèse Bélanger, cette nonagénaire placée le 23 novembre dans un Centre d’hébergement et de soins longue durée (CHSLD) de la Rive-Sud à la suite d’une ordonnance du tribunal, est finalement décédée deux semaines après son arrivée. Pour une de ses filles, Nicole Sévigny, ce déménagement forcé a ni plus ni moins précipité son décès.

«Ce n’est pas un centre de soins de longue durée, c’est un centre de soins raccourcis», laisse tomber au bout du fil Mme Sévigny, encore sous le choc du décès de sa mère, survenu vendredi après-midi.

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Le Soleil avait fait état jeudi du cas de Thérèse Bélanger, qui vivait à Charny avec sa fille Nicole jusqu’à ce qu’une ordonnance de sauvegarde réclamée par le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches soit prononcée par la cour, le 23 novembre. Le jugement sur cette demande d’hébergement n’a pas encore été rendu.

Pendant la fin de semaine précédant son déménagement forcé au CHSLD de Sainte-Croix, situé à 50 kilomètres de chez elle, Mme Bélanger mangeait bien, affirme sa fille Nicole. «Déracinée», elle aurait rapidement cessé de s’alimenter. Le médecin du CHSLD aurait également fait cesser la médication que prenait la dame de 92 ans, dont la cortisone qu’elle prenait depuis plusieurs années et le médicament pour son asthme qu’elle inhalait deux fois par jour.

«Elle avait aussi un médicament qu’elle prenait avant le repas pour son œsophage. Ça lui faisait du bien et lui permettait de manger. Mais le 28 novembre, le médecin a fait arrêter tous ses médicaments pour ne lui donner que de la morphine, parce que les infirmières n’était pas capables de les lui donner», rapporte Mme Sévigny. «Jamais on ne m’a dit que ma mère était rendue au stade des soins palliatifs. On me l’a dit vendredi, peu de temps avant qu’elle meurt.»

Nicole Sévigny dit avoir remarqué que sa mère, la veille de son décès, «respirait vite, de façon saccadée». «J’ai avisé l’infirmière, elle a vérifié et dit qu’elle était correcte.»

Dégradation rapide

L’état de Mme Bélanger se serait ensuite rapidement dégradé.

«J’ai reçu un premier appel vers 10h40 vendredi pour m’informer que ma mère avait les pieds et les doigts bleus, et que la nutritionniste était là pour me rencontrer […]. Vers 11h40, je reçois un autre appel de l’infirmière m’affirmant que la santé de ma mère se dégradait, qu’elle n’était plus avec nous, qu’elle avait appelé le médecin, mais qu’il ne répondait pas. Elle ne savait pas quoi faire. J’ai appelé le 9-1-1, j’ai expliqué la situation aux ambulanciers, et ils m’ont dit de faire appeler l’infirmière, qu’ils lui diraient quoi faire pour porter assistance à ma mère. J’ai aussitôt avisé l’infirmière et suis arrivée en même temps que l’ambulance au CHSLD», relate Mme Sévigny.

Les ambulanciers auraient donné de l’oxygène à Mme Bélanger avec un masque et lui aurait fait une injection de glucose. Nicole Sévigny voulait que sa mère aille à l’hôpital «parce que le CHSLD n’avait pas l’équipement pour la soigner».

Fallait-il ou non transférer Mme Bélanger à l’hôpital? La question aurait donné lieu à une certaine confusion. Le médecin du CHSLD aurait d’abord estimé que sa patiente n’aurait pas supporté le transport. Il semble aussi, toujours selon Mme Sévigny, que la direction du CHSLD devait vérifier s’il pouvait procéder au transfert «étant donné qu’il y avait une ordonnance de sauvegarde dans le dossier». «J’ai vérifié de mon côté, et il n’y avait aucune contre-indication», rapporte-t-elle.

Mme Bélanger aurait finalement été placée sur la civière des ambulanciers et serait restée de longues minutes dans le corridor du CHSLD, «jusqu’à ce que le médecin annonce que l’urgentologue du CHUL ne voulait pas la recevoir» parce que ses heures étaient comptées. La dame de 92 ans aurait alors été replacée dans son lit, où elle aurait rendu son dernier souffle autour de 14h. «Comme ma mère était très croyante et qu’elle aimait dire des chapelets en voiture, j’ai eu l’idée de lui en dire. Elle est morte doucement.»

Questions sans réponses

Pour Nicole Sévigny, plusieurs questions restent sans réponses. «Pourquoi ils ne l’ont pas amenée à l’hôpital ou qu’ils ne lui ont pas donné de l’oxygène avant, le jeudi soir? J’ai su qu’ils avaient constaté à 7h30 vendredi que ma mère avait les pieds bleus. Pourquoi ils n’ont pas averti la famille à ce moment? Ma sœur de Gatineau aurait eu le temps de s’en venir...» analyse Mme Sévigny.

«Et pourquoi toute sa médication a été retirée? Si elle était en fin de vie, pourquoi on ne me l’a pas dit? N’aurait-elle pas pu mourir chez elle plutôt que dans un CHSLD?» s’interroge encore Mme Sévigny, qui a demandé le dossier médical de sa mère et qui souhaite qu’un coroner se penche sur le décès.

Nicole Sévigny remet en question la qualité des soins et des services du CHSLD de Sainte-Croix, où un lit coûterait quelque 1860 $ par mois. 

«À son arrivée, elle n’a pas rencontré de physiothérapeute, d’ergothérapeute ou de nutritionniste, comme ça se fait dans d’autres CHSLD», illustre celle qui se demande aussi si l’aide à domicile que sa mère recevait était adéquate ou suffisante.

«Quand on m’a convoquée en cour, on m’a reproché toutes sortes de choses, que c’était en désordre, que mes serviettes étaient rugueuses… Pourquoi ne pas me l’avoir dit avant?» demande Mme Sévigny, déplorant les méthodes du CISSS.

Des aidants peu écoutés

Nicole Sévigny se questionne sur la portée de la voix d’un aidant naturel dans le réseau de la santé et des services sociaux, et sur «le pouvoir des travailleurs sociaux». À l’instar d’un autre proche aidant qui nous a écrit en réaction à notre reportage de la semaine dernière, Mme Sévigny déplore l’absence d’un mécanisme d’aide pour les aînés et les aidants qui veulent, par exemple, faire réviser la décision d’un établissement.

Le CISSS de Chaudière-Appalaches n’a pas voulu confirmer ou infirmer les éléments rapportés par Mme Sévigny, évoquant encore une fois la confidentialité. La porte-parole, Mireille Gaudreau, a toutefois invité Le Soleil à la prudence «car ce n’est qu’une version des faits ou interprétation». Elle a néanmoins indiqué que «les membres du personnel sont attristés par cette situation, car ils sont engagés pour offrir les meilleurs soins possible».

Mme Gaudreau assure que le CISSS a une politique de soins palliatifs et que le personnel des CHSLD est formé pour composer avec cette réalité fréquente. «Il applique tous les protocoles requis de concert avec le médecin au dossier dans le but de soulager les personnes et leur offrir des soins empreints de compassion et de respect», souligne la porte-parole. Selon elle, «il n’y a pas d’enquête du coroner pour cette situation».