L'annonce d'Air Canada a eu l'effet d'une bombe auprès des populations et des élus de l'Est-du-Québec.
L'annonce d'Air Canada a eu l'effet d'une bombe auprès des populations et des élus de l'Est-du-Québec.

Suspension de dessertes régionales d'Air Canada: consternation dans l'Est-du-Québec

Johanne Fournier
Johanne Fournier
Collaboration spéciale
Steeve Paradis
Steeve Paradis
Collaboration spéciale
Simon Carmichael
Simon Carmichael
Initiative de journalisme local - Le Soleil
Dur coup pour les régions de l'Est-du-Québec dont l'économie bat de l'aile depuis le début de la pandémie. L'annonce d'Air Canada, mardi, de suspendre indéfiniment 30 lignes aériennes régionales et de fermer huit escales d'aéroports régionaux, dont plusieurs dans l'Est-du-Québec, a eu l'effet d'une bombe auprès des populations et des élus touchés. Cette décision du transporteur sème la consternation et l'indignation.

Gaspé

Le maire de Gaspé, Daniel Côté, déplore la décision d’Air Canada «d’abandonner des dessertes régionales en pleine période de relance économique». Celui qui est aussi président du comité du transport aérien de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) exige que le transporteur rembourse les gens qui ont déjà acheté des billets pour les dessertes régionales et pas sous forme de crédits. «Les gens qui faisaient Gaspé - Montréal ne voudront pas nécessairement aller à Paris. On veut un remboursement en bonne et due forme.»

Il dénonce aussi une culture d’entreprise chez Air Canada qui fait passer les profits avant le service aux communautés. «Le PDG avait laissé entendre que, pour lui, servir les actionnaires, c’était plus important que de servir les régions. Aujourd’hui, on a compris le message.» Si le départ de la compagnie est un «deuil certain» pour les municipalités touchées, le maire de Gaspé est d’avis qu’il s’agit là d’une opportunité de revoir le modèle du transport régional en entier. Ce dernier, tout comme ses collègues de Baie-Comeau et de Mont-Joli, aurait d’ailleurs reçu des appels d’au moins deux transporteurs qui seraient intéressés à prendre le relais. «La nature a horreur du vide», philosophe M. Côté, visiblement confiant.

Il rappelle qu’il s’agit d’une «opportunité en or» de revoir le modèle du transport régional. Par exemple, en explorant la mise en place d’une coopérative ou encore d’une régie intermunicipale qui desservirait les aéroports régionaux, priorisant le service plutôt que les profits. Cependant, il ne faut pas s’attendre à voir émerger un tel projet à court terme, indique le maire. «C’est un projet à long terme. Pour l’instant, on a besoin d’un transporteur dans les prochains mois pour le retour des voyageurs corporatifs en automne», lance M. Côté, qui a été averti mardi de la décision d’Air Canada. Uniquement pour l’aéroport de Gaspé, les pertes dues au retrait des lignes d’Air Canada se chiffreraient autour de 150 000$ par mois.

Baie-Comeau et Sept-Îles

Sur la Côte-Nord, l'annonce a aussi créé une onde de choc. «Il s’agit d’une perte majeure pour la région, mais il faut comprendre que ce n’est pas seulement Air Canada qui souffre, mais bien l’ensemble du transport aérien», fait valoir le préfet de la MRC de Manicouagan, Marcel Furlong, qui réclame une implication «sérieuse» des deux paliers de gouvernement pour le transport aérien en région.

La MRC souffrira aussi financièrement de cette décision d’Air Canada, car elle est propriétaire de l’aéroport de Baie-Comeau. M. Furlong évalue le manque à gagner à 50 000$ par mois pour l’organisation, une somme qui représente une large part de ses revenus. L’entreprise a aussi fermé son comptoir d’enregistrement. «Il n’y a personne qui songe à voyager en avion par les temps qui courent», renchérit le préfet, ne voyant pas le moment où la MRC pourra renflouer ses coffres avec l’aéroport.

«Ce n’est pas une surprise, l’industrie aérienne a un genou et demi au sol, mais je trouve qu’on a là une occasion en or de redéfinir le transport aérien», lance le maire de Sept-Îles, Réjean Porlier. «Le système a échoué, il a fait la démonstration de sa faiblesse et de son incapacité à stimuler le développement régional. Au lieu de se fier uniquement aux lois du marché, prenons le problème par l’autre sens et amenons le système vers le développement des régions.» M. Porlier entend bien aborder cette question avec les ministres François Bonnardel et Jonatan Julien, qui seront de passage dans la région jeudi.

Mont-Joli

Au Bas-Saint-Laurent, la nouvelle a l'effet d'une douche froide, d'autant plus que le président de la Régie intermunicipale de l'aéroport régional de Mont-Joli l'a apprise par les médias. «Très décevant et frustrant, laisse tomber Bruno Paradis. Quand j'établis un partenariat d'affaires, je m'attends de ne pas apprendre ce type d'information-là dans les médias!»

Si ce genre de décision n'envoie pas un message positif pour le développement de la région, celui qui est aussi préfet de La Mitis et maire de Price croit que d'autres compagnies aériennes sauront saisir la balle au bond pour «prendre la place» d'Air Canada. D'ailleurs, PAL Airlines, qui offre une liaison entre Mont-Joli et la Côte-Nord, songerait à développer la ligne Mont-Joli-Montréal avec des heures qui conviendraient mieux à la clientèle d'affaires. Le président de la Régie intermunicipale promet, avec ses administrateurs, de se retrousser les manches pour améliorer la situation de l'aéroport de Mont-Joli. «On a l'impression, des fois, qu'on n'a pas le temps de développer parce qu'il faut toujours travailler à protéger nos acquis!»

Chose certaine, il estime qu'une part de marché est là. «Il y a un besoin. En janvier 2019, on avait fait un comparatif et on avait 400 passagers qui avaient pris Air Canada et en janvier 2020, on avait 650 passagers. Il y avait donc eu une augmentation notable. On l'a démontré avec Sunwing. On a été l'aéroport qui avait eu la plus grande augmentation et le plus de passagers avant la COVID parmi les aéroports régionaux du Canada.» Selon l'élu, Air Canada utilise le prétexte de la crise sanitaire «pour couper les vols en région pour se concentrer sur les liaisons qui sont plus payantes». Si le transporteur fait savoir que la décision est pour une période indéterminée, M. Paradis a bien peur qu'elle soit définitive.

Avant de courtiser d'autres joueurs, une question cruciale demeure: «comment doit-on organiser le transport aérien en région?», interroge-t-il. «Moi, je pense que c'est un service qu'on se doit d'avoir, si ce n'est que d'aller chercher les services qu'on n'est pas en mesure d'avoir ici, en région, surtout sur le plan de la santé, alors qu'on doit aller à Québec et à Montréal. Ce n'est pas toujours possible ou facile de le faire en automobile, en autobus ou en train.»

Bruno Paradis a déjà communiqué avec les députés provincial et fédéral. De plus, il demande une discussion avec le cabinet du ministre des Transports du Québec. «Est-ce qu'on veut occuper le territoire québécois et canadien? Si oui, il va falloir que les bottines suivent les babines! Concrètement, ça va prendre des moyens. Il y a d'autres secteurs qui ont eu des aides financières. Je pense que c'est à notre tour d'avoir un coup de main pour que notre population ait les mêmes services qu'ailleurs.» Pour l'aéroport de Mont-Joli, les pertes de revenus annuels attribuables au retrait d'Air Canada sont évaluées à un demi-million$.